S’il n’était le Sujet pour le maintenir en vie, le moi, toutes les espèces de mois s’effondreraient dans leur immense pauvreté
mentale. Il n’est pas lieu même de parler de pauvreté intellectuelle, ça n’est un secret pour personne… Mais mentalement attardé, le moi ne synthétiserait plus que son affreuse immédiateté et son
absence d’envergure ; replié sur ses intérêts immédiatement sensibles, peu enclin à ne serait-ce que les augmenter de quelque dimension esthétique, au sens propre, que ce soit. Pour lui
l’esthétique confine à l’émotion soit bêtifiante, soit surfaite, grossière ; il faut lui fournir un visage larmoyant en gros plan énorme pour qu’il soit … ému. C’est bien désigner là l’incapacité
de toute distinction (dans les deux sens ; incapable de distinguer les nuances et sans aucune élégance ; il a le visage peint grossièrement sous les yeux, son propre masque).
« Le monde est plein de gens qui se disent des raffinés et puis qui ne sont pas, je l'affirme, raffinés pour un sou. Moi, votre serviteur, je crois bien que moi, je suis un raffiné ! Tel quel
! »
Céline, Louis Ferdinand
N’ayant accès à aucune part de lui-même, sinon les milles reflets stupides qu’on lui présente allégrement, se vautrant d’une satisfaction ignoble d’être soi et rien que soi, exonéré de cela par
toute l’infamie fainéante d’un monde humain sans vérité d’aucune sorte, cad sans projet ni espèce d’ambition, il n’a aucun remords, aucun regret, signe d’une âme amoindrie, végétale, inorganique
même, semblable à la pierre ; insensible ; et pour cela, ceci est un monde de mort.
Si l’abstraction est la substance de notre être, c’est que notre être a basculé de l’autre côté ;
non pas celui qui bêtifie de croire en la réalité et y trouver là une unité, laquelle est fantasmée, mais celui qui sait qu’il se doit de relier les réalités et que pour cela, il n’existe que
l’universel.
Or à rebours de ce qui se croit, l’universel n’annule pas l’individualité, mais la transforme en
singularité.
Par quoi définir la singularité ? Sinon d’abord de préciser ceci ; il existe encore un
devenir bien qu’ayant intégré l’universalité de son propos, un sujet devient son être ; il est un être-singulier qui n’existe que via et au travers de l’universalité.
On peut comprendre l’universalité comme ; l’’hypostase de la communication ; dans la mesure
où les unités d’un groupe doivent communiquer, il se développe un langage commun. Mais ce langage ne fonctionne, même a minima, que si il correspond à une réalité dans le monde. Cad que si
désignant ceci on parle du même ceci ; ou ; démontant telle action, l’action correspond effectivement à ce que l’on prévu et dit ensemble. On peu donc prévoir que d’une part la vérité
entre les sujets, et l’adéquation entre le contenu et la réalité sont deux devenirs possibles de toute parole échangée. Moralité, véridique et objectivité, véridicité.
Mais aussi que la transmission est en elle-même une unification forte ; au sens où même si elle
est fausse (mensongère et /ou inexacte), elle se préservera ou risquera de se préserver au détriment de la véracité et de la véridicité…. Aliénation fondamentale voir fondatrice.
Enfin, que le groupe avec son langage fonctionne comme un ordinateur ; il traite l’information et
l’intègre dans un projet. En quoi donc ; soit il peut s’ouvrir au monde dans toutes ses donnée (au lieu de restreindre les données en une unification hâtive ou bricolée). Soit il peut
admettre un bouleversement interne ; qui consiste en ce que chacun, chaque unité, peut en modifier les contenus et de plus retransmettre ces modifications aux autres en toute connaissance de
cause. Connaissance et liberté, donc.
Toute société fondée sur sa propre unification va théologiser son unification ; puisque la
transmission prévaut sur la véridicité libre et sur la vérité objective, le texte de vérité commune est intouchable ; son origine n’est pas en notre possession.
Mais dans le même temps, toujours la soupière reçoit son même couvercle ; telle société doit
encore s’auto communiquer et donc s’auto entretenir … le poids du couvercle est considérable ; mentalement nous ne sommes absolument pas préparés à accéder à une gestion hors-norme, hors de
la norme unique millénaire qui est incluse probablement dans tout processus langagier.
Mais pas seulement, parce qu’il est absurde de traiter du langage et donc du traitement ad hoc de
l’information, sans que l’on prenne en compte l’agent effecteur ; c’est, lui, cet agent, afin de s’y repérer, qui applique le langage à même la peau ; afin qu’elle soit une image pour
les autres (sinon lui-même est en danger de ne plus communiquer …), que sa peau soit un signe. Sa peau pour marquer à quel point, à quel degré son être lui échappe ; dès qu’il commence
de signifier, il entre dans la transmission ; qu’il y entre n’est pas un problème (que pourrait-on de par soi seul pouvoir signifier ? Rien. La transmission est et constitue notre être,
humain, individuel, etc). Le problème est qu’il n’en sortira pas.
Ici comme ailleurs, il ne s’agit pas de retrancher quoi que ce soit ; (de se restreindre à une
critique idéologique de l’idéologie ; il n’y a jamais que des idéologies, sauf à faire exister une surdimension de véridicité ; cad une systématique) mais de saisir ce qu’il peut y
exister en plus.
Par conséquent l’enjeu pour n’importe quel sujet, est de surajouter à son vécu déjà totalement inscrit
dans une transmission (ce qui est plus qu’une communication ; une communication transmet quelque chose extérieure ; la transmission est déjà tous les quelques choses en interne et forme
un ensemble auto régulé ; la transmission est l’horizon de toutes les communications et échanges et objets et corps et signes et tient son idéal encore de la tribu parlée dans et par le
symbolique ), de surajouter une unification qui en échappe.
Pourquoi ? D’abord parce que cette dimension existe … (c’est ce que la philosophie martèle depuis
le début ; il existe une véridicité qui échappe au contingent). Ensuite parce que si n’importe quel sujet n’est pas re-lié autrement que selon ce qu’il transmet, autant mourir. C’est comme
de ne pas exister.
On existe, certes, pour les autres, pour ce que l’on apporte à la « communauté », pour ses
œuvres morales, ou immorales, pour les objets. Mais s’il n’existe pas de di-mension, alors la conscience de soi est une simple fonction de tout le reste. Et s’il s’agit de réorganiser l’ensemble,
sans en passer par l’acquiescement individuel libre, alors ce qui sera acquiescé existera d’une moindre existence. Pârce que ce qu’apporte l’individualisation, ça n’est pas seulement la liberté
de chacun, c’est en tant que cette liberté n’appartient à la vérité d’une communauté mais nait par et pour la véridicité même ; celle du monde sans l’homme, du libre sauvage, de la
di-mension sans restrictions entendues (déjà entendues et pré pensées dans une communauté).
Que la vérité en soit pas prépensée dans une communauté cela
signifie que les signes, qui s’emploient pour transmettre, existent en tant que systèmes inventés et libres et qu’ainsi se multiplie le possible. Que cette possibilité systématique revienne à
chacun implique que l’on puisse (quiconque) passer du symbolique, partagé mais aliéné (au sens objectif, et non pas idéologique), aux signes purs et peut-être simples.
Pensée (dianoia) et discours (logos), c'est une même chose, sauf que c'est au dialogue (dialogos) intérieur de l'âme (psyché) avec elle-même qui se tient sans passer par la voix (phônè) que
nous avons donné ce nom "pensée" (dianoia).
(Sophiste, 263d)
Il faut insister sur "sans passer par la voix" ... ça ne doit pas attacher (comme la poêle).
Non pas parce que la matière, ce n’est pas bien. Mais parce que ça ne se meut pas pareillement quand il y a
de la matière. Ça se meut, la pensée, plus vite quand il s'agit de signes purs ; le plus pur possible ; sans mélange. Les grecs découvrent l'abstrait (non pas l'abstrait en soi, qui a toujours
existé, mais l'abstrait systématique ... ce qui est très différent), et dans une certaine mesure nous faisons fausse route à croire que l'individuel peut être en lui-même infini, que l'on puisse
par ex s'adresser à quelqu'un infiniment... sans passer par l'universel ....
C'est que pourtant la distinction nous est déjà pensée. Dès Descartes, qui l’inaugure ; il sait bien la
distinction radicale entre la volonté et l'entendement ... ce sont deux registres séparés. Qu'il faut bien unir un jour évidemment. Registres que l'on peut unir via la volonté ; Husserl,
Nietzsche, et de façon plus complexe, Sartre, (et oui, Sartre mêle le monde à l'équation ... ce qui obscurcit considérablement... et est extrêmement courageux...quoi qu'on en dise ... ). Ou unir
via l'entendement ; les autres, et le plus fabuleux reste Hegel ; il bascule entièrement la volonté dans et par le discours ; la volonté n’a d’effet et de réalité que « dite »
et donc dite parmi tous les êtres, au milieu d’eux et visiblement ; il n’y a pas de reste pour Hegel, tout est là, et il réalise ainsi la philosophie du discours totalement et pour
toujours.
(Mais la philosophie ne se limite pas à la philosophie du seul conceptualisable ; il reste quand même le
sujet, la volonté, l’intentionnalité, le libre, et … le monde réel).
Platon reste l'idéal du discours dont l'essence est le "prononcé" ; ce qui est parlé ; là, il dit que ça
parle, mais "dedans" ; cad abstraitement.
Il arrive un moment on ne perçoit plus un tableau, n'entend plus une musique ; on perçoit sons et
couleurs ou lignes .... et on se dit que certes ça parle d'une femme qui pleure et ça dit quelque chose, mais que ce qui intéressait Picasso, c'étaient la logique (abstraite) des formes. C'est ça
le "vraiment vivant". L’abstrait est le plus intensément réel pour tout esprit mais et c’est plus difficile … pour toute volonté.