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instants philosophie

Libération et matérialisation

28 Janvier 2015, 12:29pm

Publié par pascal doyelle

L’intuition de notre être est absolument paradoxale.

Quant à la validité d’une telle intuition, elle se produit de la conscience que l’on en a, puisque celle que l’on en a, on l’est… pour ainsi dire. La conscience que l’on a de (soi) est toujours une rupture et radicale ; nous sommes rapport à (soi), lequel rapport exclue du même instant tout autre rapport.

Si l’on croit encore que ce rapport nous distancie et nous prive « d’être nous-même », c’est que l’on ne comprend pas que cette division est justement ce par quoi il est un « nous-même » et que par conséquent hors de ce rapport on n’existerait même pas. Donc la division qui nous étreint est celle qui nous anime. Que la division, la séparation, la rupture soient prises pour un néant est une absurdité, est illogique ; puisqu’alors on interprète « être » par une sorte de monolithique, massif, en-soïté, compactité, quelque chose dans le genre, une massive jouissance, une lourdeur ineffable, enfin bref, un fantasme de réel.

Parce que si la division que nous sommes est précisément ce qui nous permet ce (soi), alors c’est que le réel s’effectue de cette manière là et non autrement. C’est en tant que divisé et autre (autre que le monde, autre qu’une chose, autre que les autres, autre que soi, en somme autre que tout, et c e en quelque monde ou univers que l’on voudra, puisque le rapport que l’on est, exclue tous, tous les autres, et de ce fait les rend possibles, ouvre qu’ils soient possibles), divisé et autre que nous sommes, existons au Présent.

On dira, derechef, que l’on n’y parvient pas, au présent. Mais c’est parce que l’on n’y parvient pas, que l’on en est la conscience… et que donc pour cette raison, il existe, pour nous. C’est cela qui compte ; cessant de se rêver comme regardé par une autre conscience qui nous massiverait là comme chose, on comprend illico que d’autre conscience, de regard extérieur, il n’en existe pas et que l’on n’est pas même pour soi-même cette « autre conscience » …

Réintégrer son être ici même, ce qui signifie admettre que l’être est et n’est que le présent comme acte pur, comme étant le Un qui contient tout (qui le contient bizarrement et pour on ne sait quel aboutissement, on ne sait pas vers quoi cela avance, le présent), c’est annuler que l’on soit « vu ». Il n’est aucun en-deçà ou au-delà ou ailleurs ou extériorité de notre être. Parce qu’il est déjà séparé et que c’est cela son être, celui qui étant impossible nous libère.

Il est intégralement « ce qui nait constamment ». Ou donc comme nous disions (pour une autre problématique), il est uniquement et n’est que source unilatérale. Il existe légèrement, à peine, sur le bord ; dans l’immanence, il est le repli transcendant, aussi étrange que le Présent et parfaitement adéquat à cette altérité fondamentale qu’est le Présent. Nous sommes donc les fils du monstre.

Mais si il est dans l’immanence, le repli, le bord, c’est, on l’a vu, arc bouté sur le donné là et le « là » du donné, c’est-à-dire l’être, c’est-à-dire le présent… Or donc le présent est ce qui rompt l’immanence et qu’en ce sens, et en ce sens seulement, il est dans l’immanence même cette sorte de repli inconsidéré et incompréhensible. Celui-là même qui nous saisit ; le purement ici et maintenant qui atteint, expose notre être, l’ici et maintenant du Présentement.

Pour chaque conscience elle n’est jamais séparée en quelque manière du présent radical. Le présent radical est la porte et la seule dimension. (Excepté que l’on ne sait pas jusqu’où et comment elle s’étend).

Et comme il faut cesser de considérer le présent comme simplement la fonction « présent » (relatif à un passé ou futur ou aux choses, qui sont toutes ces mémorisations condensées dans le présent et ne s’étendent pas en dehors), c’est selon le présent structurel que notre être doit se saisir ou en être saisi ; ce qu’habituellement on nomme l’éternité, l’infini, la totalité, etc, et fondamentalement le Un.

Mais c’est aussi ce que la philosophie ontologique et celle existentielle dé-couvre. De même que les grecs dé-couvre la potentialité de l’intentionnalisation et s’étonnent du monde, les grands sujets puis les sujets ; ceux qui sont réduits à leur vie, et ont quitté le romantisme flamboyant ou le désespoir grandiose qui ont de romantique l’infini et la confrontation dégoutante avec le monde, donné là, post étatique, qui aplanit selon l’universel le monde donné tel quel ; notons que les sujets sont encore plus « grands » que les grands sujets, parce qu’ils affrontent sombrement le délabrement avec un mordant et une fureur sans égale, Rimbaud qui assassine l’infini le premier, Céline ou les existentiels.

Dans le présent existe donc le monde donné là et cette bizarrerie du « là » (qui revient au final à l’étendue de Descartes ; l’être par Descartes est « là » comme étendue-monde, et notre-être est « posé » dessus cette surface d’espace temps, comptée un par un, et c’est uniquement par ce retour incompréhensible sur (soi) qu’est le doute-cogito-infini-corps-étendue qui « ça nous vient »… quoi ? On ne sait pas).

Si le monde dans toute sa matérialité est la mémoire de tout ce qu’il est, fut et tend vers ce qu’il sera, le présent intervient par le point indescriptible qu’il impose. Et comme notre être, bien qu’il s’imagine dans un autre regard, serait-il lui-même son propre autre regard (qui n’existe pas comme autre, ou plus exactement qui est Autre en un sens étrange), est articulé au présent, c’est dans l’activisme même du présent, de l’actualisation que notre être est constamment rassemblé et désassemblé. Et il n’est pas étonnant que la position du moi soit douloureuse, épouvantable, ou limitativement heureuse ou adorable. Parce que ce qui est acquis se fonde sur la séparation, mais la séparation est ce qui permet la réalisation, la ré-articulation.

Et il est clair que si il existe une structure adéquate, ça n’est plus le bonheur ou la réussite qui produisent une réalisation, bonheur et réussite qui sont des effets, mais l’acquisition structurelle de notre être par son éclatement, sa remontée interne en et par la structure ; cette remontée n’est rien d’autre que le devenir lui-même, à savoir notre historicité, le devenir structurel depuis les grecs, le devenir qui en d’autres mondes s’est réfléchi structurellement (on a déjà noté la ressemblance d’Eckhart et de la pensée orientale), et pour les mois, puisque c’est le présent qui actualise, il est apparent que l’exposition, le déroulement, le ré-enroulement, l’exactitude plutôt que l’incertain, l’extension et l’intensification de la personnalisation, sa recomposition active et non plus son état inerte de « nature humaine » ou de « personnalité destinale », l’échappée hors du destin précisément, et ce par épuisement dans l’actualisation de ce qui se tient massivement et pèse dans la mémoire du moi, dans sa matérialisation, sa donnée pesante qui envahit le présent.

Et de même que les grecs n’inventent pas des « idées » mais découvrent la structure même (la conscience-de intentionnelle qui crée des machines, politiques, esthétiques, éthiques, idéelles, des machines intentionnalisatrices, les systèmes philosophiques, qui démultiplient les possibilités de conscience), de même les mois et l’hypothèse de la « nature humaine » (sur laquelle sont fondés le libéralisme ou le communisme) œuvrent précisément à désenrouler ce piège de notre « nature », de notre matérialisation, de notre incorporation ; la structure se rendra-t-elle capable en un corps ? En un moi ? En une humanisation ? Ce dont nous jouons ce ne sont pas des idées mais d’une part une structure réelle, et d’autre part la matérialisation même des corps et des langages et des groupes et des signes. Ça doit se remuer du dedans et non pas s’imaginer abstraitement. Et c’est pour cela que l’on souffre, que l’on souffre physiquement.

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