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instants philosophie

Lovecraft et Dick

1 Mai 2015, 10:57am

Publié par pascal doyelle

Lorsque l’on sort des mondes clos et cela vaut tout aussi bien pour une personnalisation que pour un monde humain particulier, une tribu, une royauté, un empire des temps jadis, on aboutit sur le sol même du réel. Il est clair que c’est ce les existentiels découvrent, nus et vides, ou évidés de l’intérieur par la présence sauvage, lourde ou effarante du monde donné « là », aspirés par le dehors. Heidegger, Sartre et camus mais aussi Nietzsche sont happés puisque leur conscience bascule soudainement dans le réel donné « là ». Et si cela se révèle à ce moment là de l’historicité, c’est que nous sommes des mois, une personnalisation du corps au plus proche de la structure de conscience et sans plus rien pour la protéger de l’évidence externe du « là ».

Plus même de l’intériorité romantique qui tentait de magnétiser par le dedans un idéal, un idéel, de relancer l’esthétique ou le poétique, et non plus de Grands Sujets qui persévéraient de remonter leur conscience jusqu’à la source, sacrifiant l’humanisation, Sade, la réalité, le corps, le moi, Artaud, sacrifiant tout ce qu’ils pouvaient pour nouer le secret.

Conscience nue face au donné « là ».

Lovecraft et Philip K Dick s’imposent d’une subtilité sans égale (si l’on peut dire, puisqu’ils inventent, montrent l’anfractuosité entre la conscience et le réel) ; il s’agit de montrer le tremblement sourd et terrible de la réalité modifiée, à quel degré d’étrangeté, d’altérité, d’horreur ou d’incompréhension totale on peut parvenir en suivant leur écriture, en réalité leur vision, de conscience en une autre évanouie ; leur lecture remonte jusqu’à la racine de votre conscience, sur la pointe fine, exigüe, limitative (par nature) et limitée (de fait, par votre vision personnelle donnée vécue) ; l’horreur d’une part et l’illogisme plus que terrifiant parce que permutant votre être n’ayant plus aucune cartographie du monde donné, des signes qui orientaient jusqu’alors, ajoutant à cette terreur aveugle noire sans fond puisque le sol manque, l’épouvante de tomber dans une « autre conscience » ou une autre réalité qui ne nous appartient plus (et ne nous a jamais appartenu pour Lovecraft), dont il n’est plus d’appropriation possible ; divinités grotesques et inhumaines qui vous dévorent ou annulent votre âme qui n’a jamais eu lieu ; absorption dans l’esprit dégradé, le vôtre ou celui d’une autre conscience.

Dans ces deux cas, la lecture même opère sur votre vision ; la focale de votre conscience est disturbée, annulée, remplacée, et cela vous atteint précisément non en tel ou tel thème de votre psychologie seulement mais sur la structure telle quelle de votre perception ; la relativisation pousse au plus loin le cran de sureté et cette chute dans l’indicible ou dans l’altérité est une totale perception abominable, non pas tant par les « monstruosités » mais dans la physiologie même du « percevoir ».

Lovecraft englobe l’humain dans les abysses hors de toutes proportions, Philip K Dick immerge votre attention dans une rupture interne, tous deux font l’impasse sur l’intériorité, la personnalité, l’humanisation, l’identité. Absence de psychologie pour Lovecraft (à laquelle il tend à substituer l’intériorité mythique et des prédestinations incompréhensibles ou une excavation génétique ou une distorsion de l’espace et du temps, espace et temps puisque ce qu’il abîme est antérieur au temps et à l’espace, qu’il tient à distance en vue d’un autre réel, la constitution même d’un réel idiot gorgé de puissances stupides), et psychologie d’affaiblissement, de dégradation et d’extinction de l’identité selon les vocabulaires ou les nosologies dépressifs (héros dickiens), pauvres mois déjà absorbés par le vécu mais qui sombrent plus loin d’eux-mêmes encore, dans la dévoration par l’esprit de leur « semblable ».

Par Lovecraft et Dick le réel n’est plus ce que l’on croit, ce que l’on voit, ce que l’on connait humainement, mais est l’absorption par l’horreur antérieure et surabondante (le divin se retournant comme abomination) et l’étrangeté d’un monde happé dans la corrosion (conscience cartésienne perdue dans le doute devenu tangible et effective gnose mais sans recours).

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