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instants philosophie

Le poids de nos vies

12 Août 2015, 08:31am

Publié par pascal doyelle

Le drame, la tragédie, l’horreur psychique que provoquent l’objectivisme et l’objectalité (que notre désir soit assigné à des « objets », pour résumer) consiste bien en ceci que le sens de la vie ne peut être que dans les attributions données là dans le monde … il n’existe pas d’espace, temps, écart, différentielle conscience hormis celle que l’on réalisera dans les faits. Et cela est non seulement absurde (parce qu’une conscience ne se réalise pas exclusivement dans le factuel) mais aussi impossible ; parce qu’une réalisation ne traduit l’intentionnalisation que l’on porte de ce que l’on est, de ce que l’on existe ; l’exister est justement ce par quoi l’être existe en plus de lui-même, l’exister est l’autre dans l’être.

Chacun est ainsi par l’objectivisme et l’objectalité collé à même sa réalisation ; ce qui est très bien mais s’y emploie un écrasement terrifiant de tout l’espace mental. Il est apparent que c’est sur cet impératif de réalisation que jouent les pouvoirs, les appesantissements déplorables, les chantages psychiques, les rêveries stupides, les déversoirs ; on nomme déversoirs les illusions produites extérieurement qui nous font miroiter ceci ou cela, et lesquelles productions sont concoctées par d’autres consciences qui nous le donne comme formulant notre intériorité (entendues tout à fait psychologiquement voir physiologiquement, et pour cela l’économisme est l’idéologie du corps, du corps raisonnable) et par lesquelles productions, en général d’une bassesse effarante, nous sommes censés ressembler à ces vues extérieures et échangeables de notre être. Nous transmuons via les autres consciences qui nous concoctent.

Productions dont on ne mesure qu’à peine l’étendue des circuits de productions réclamés ; c’est une part énorme de l’activité humaine qui consiste à produire de telles rêveries, des objets illustratifs de l’intentionnalité, des représentations stéréotypées et cent fois recyclées (avec quelques variantes depuis les années cinquante) et dont la justification est si pauvre que l’on a recourt à l’argument le plus inutilisable qui soit ; que tourne la machinerie économico-technologique (apparemment il ne vient qu’à l’idée de quelques uns que si l’on produit avec une telle facilité et en si grande quantité, il n’est plus nécessaire que l’on travaille de cette manière là nécessiteuse, appauvrissante, amoindrissante et injuste).

Rappelons donc qu’originairement ce besoin d’objets se définit comme la vie se réalisant effectivement impérativement dans les faits concrets (et non en un sens ou une signification ou une significativité de la réalité dans un « réel supérieur », pour ainsi dire, qui serait le sens du sens) et qui ne se supportent que d’une matérialisation de l’intentionnalité ; il n’est pas d’intentionnalisation qui ne serait pas concrète parce qu’il n’est que de la réalité et pas de réel ; parce que le donné explique le donné et qu’une intentionnalisation qui n’aboutit pas à une réalité est une illusion, une erreur, une absurdité psychique, une adolescence ou un sens du sens, dont on suppose (Lacan) qu’il est impossible...

Remarquons que puisque tout est là, donné comme monde, moi ou échanges, il n’est plus aucunement besoin de remettre en cause le contrat social. Evidemment. Il n’est plus aucun devenir potentiel autre que l’universel acquis par la révolution unique et celle-ci sitôt parue s’éteint… La cause de tout, la révolution unique, restera, supposément, ininterrogée à jamais ; elle serait, prétendument, définitivement là telle quelle ; le donné est le donné, point. Chacun serait alors assigné à résidence.

Qu’il y ait un para devenir hors de la réalisation, ce serait sombrer, selon la morne interprétation raisonnabiliste, dans les anté positions déplorables du passé révolu, des mentalités peut-être primitives, ou des illusions marxistes ou des rêvasseries surréalistes ; Artaud ou Rimbaud relèveraient de la psychiatrie, et toute la poésie passée à la moulinette de l’inconscient (le truc machin-chose qui explique toutes vos significations, et le connu par le connu, ou l’inconnu par le quand même connu).

Le poids mort qui pèse sur les têtes, c’est l’impératif de réalisation dans le donné, à l’exclusion de toute autre possibilité, doit-on dire « de toute autre possibilisation », mais comme la possibilité est justement ce qui ne s’éteint pas, elle revient. Et pour beaucoup elle revient, toutes les portes lui étant refermées, dans la dégradation et l’insanité d’une inversion de réalisation ; puisque le bonheur doit s’incarner dans le donné (et nulle part ailleurs), la pauvreté du donné remonte et abomine leur conscience, le nerf central, le ressort sacré ou sacré ressort. L’absence de santé.

Que le monde humain du donné expliquant le donné ne soit pas une horreur, certes personne n’ira contre, mais il génère en lui une telle quantité d’impossibilités que lui-même, se limitant à son acquis, tourne en rond et s’effondre par le dedans ; ça n’est pas tant un désordre moral ou un affaiblissement (décadence, fin de l’histoire, etc) qui sont des conséquences éventuelles ou qui s’utilisaient autrefois, jusqu’à quelque temps, pour « expliquer » d’une certaine manière (réactionnaire ou non ou fixiste) « ce qui arrive » à notre temps, mais bien plus exactement un enfermement structurel (beaucoup plus légitime d’une part et rigoureux et impératif et convaincant et éprouvant) qui a claquemuré toutes les portes et les fenêtres et qui s’enferre dans la répétitive question-réponse dont il s’est formé.

Aucune question n’est posée qui déborde le logiciel de départ, lequel au fur et à mesure durcit ses positions et comme il ne peut se remettre en cause (sinon toutes ses élaborations propres, ses réalisations, ses organisations, ses circuits, ses échanges, ses lois, ses institutions même devraient être remodelées ; inenvisageables travaux organisationnels), son évolution même n’en est pas une. Elle tend à une plus grande concentration sur sa propre base ; on n’éprouve plus, dans son corps même, d’autres possibilités que celles qui seront redistribuables dans le donné, et le donné est le monde humanisé. Le monde en tant que forcé à l’humanisation ; ce qui parait paradoxal et qui nous convainc nous-même ; il faut s’humaniser a contrario de toutes les violences et absurdités d’autrefois, tout le monde en est convaincu et personne ne peut aller contre (idéalement) ; mais ça n’a pas une signification finale ; ça comporte tous les sens de la vie, du vivre ensemble, de la tolérance, de la liberté, de l’acceptation des autres, que l’on voudra, mais ça n’a pas de signification finale.

Tout moi est un sujet qui s’ignore (et parce que le sujet est impossible mais sa structure st telle effectivement et par nature), et donc est une image-idée (ou une idée-image ; idée de sa structure libre et image de ce-corps) mais lorsque son idéal se formule et qu’il se veut rendre réel dans ce monde, sur ce donné, par ce corps, en ce vécu, il se heurte à l’impossibilité de transcrire cette image-idée en données, en déterminations ; et tandis que jusqu’alors on lançait une para réalisation au-dessus du donné, de par la raison qui remplace la pensée, la naturalité qui se substitue à dieu, et le moi qui reflue le sujet, ce qui se para réalisé virtuellement, est contraint à se (non) connaitre dans le monde ; ce qui est incompréhensible et destructeur.

Le pire, en quelque sorte, est donc que le poids de la réalisation (qu’il faudrait écrire la Réalisation, parce que on en veut à la réalité, ce que l’on a nommé par ailleurs la Matérialisation, non pas la réduction à la matérialité, mais l’inverse ; la transformation de l’intentionnel jusque dans la matérialisation ; les communistes par ex veulent, désirent, attendent de rendre réel leur universalisation ; le capitalisme ou le libéralisme produit effectivement tous, tous les objets du monde), le poids de la réalisation est en soi légitime ; les mois veulent que leur vie leur ressemble… que la vie soit idéale… que si il est une nature et une nature humaine et une identité personnelle il faut impérativement que cela soit réalisé.

L’humanisation est impérative, mais n’est pas la signification finale. Elle est impérative et on ne peut la remettre en cause (pour se tourner vers quoi ?), mais n’est pas suffisante et cette insuffisance permet de comprendre la position des pensées de l’altérité (Nietzsche, Heidegger, etc), en ceci qu’elles vont sacrifier l’humanisation en vue d’une salvation, d’un renouvellement, d’une possibilité autre. Parce que, bien que nécessaire, l’humanisation est étouffante ; d’un point de vue certain.

Et même si ça réussit, ça n’est pas réalisé, parce que ce dont il était question n’est pas de l’ordre de la réalité ; ou donc ; même en cas de réussite, c’est un symptôme et ce fait lui-même se reporte autrement et ailleurs ; ce que l’on désire, intentionnalise, à croire que cela se dirige vers le monde, le vécu, le corps, l’autre, etc ; vers quoi cela se dirigerait-il, nous incline à penser la raison et la naturalité? Mais précisément, ailleurs et autrement ; ça se dirige vers un en-plus qui n’y est pas, dans le monde. Et on va s’ingénier durant des décennies à nous faire croire que l’intentionnalité se bascule effectivement dans le donné ; les images de conviction, les adhésions manifestes, les déclaratifs et les preuves spectaculaires vont se multiplier ; toutes les médiatisations vont s’y acharner et nous passer en boucle l’équivalence de l’intentionnalisation et de la réalisation et chacun pourra mesurer oh à quel point sa vie ressemble à l’image et chaque moi produira de lui-même, puisque c’est la base de son potentiel, ces images de soi, qui l’enferment, et contre lesquelles il se cassera le nez, puisque la réalité n’est pas de l’ordre de l’image d’une part et parce que notre intentionnalisation veut autre chose autrement et qu’alors pour chaque moi l’incompréhension radicalement douloureuse est total ; et pourtant même en cas de réussite avérée, ça ne se réalise pas dans sa structure suressentielle (cad suréminente, en tant que cela n’a rien à voir avec l’essence des choses, leur détermination, le donné là mais avec le « là » du donné).

A cela il faut donc ajouter ceci ; ça ne veut pas dire que la structure (le cœur de notre être, le centre décentré, le dedans sans dedans (sinon il serait dehors… dans le monde, serait déterminé et on ne l’est que selon le monde, quoi que l’on fasse ; les œuvres n’indiquent pas un dedans, une intériorité, mais exposent et explosent tout sur leur passage, elles passent, traversent et on ne connait jamais leurs effets réels, parce que leur effet réel, effectif, est dans le réel ; elles prennent chacune position dans le réel) donc ne signifie pas que la structure est à jamais irréalisée, mais le contraire ; le centre de notre être est toujours réalisé. Forcément. Reportée hyper activement sur le bord. Ce qui est formel se réalise étrangement (en comparaison de la détermination et du monde, du moi et du vécu).

Ceci sera la face adjacente ; celle qui parallèlement au donné vécu, est constamment le centre renouvelé, le cœur pointé sur le bord du monde, par le bord réel.

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