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instants philosophie

L’En-deçà, l'Exister

9 Janvier 2016, 10:31am

Publié par pascal doyelle

Un moi, ça croit qu’il est quelqu’un ; il n’a pas tort, le moi est la personnalisation, non pas une identité (éternelle par ex, de cela on ne peut rien avancer, et reste objet de croyance et la philosophie est dans la constatation, le retour dans le donné là qui écrème), mais est à tout le moins un processus, qui est venu s’ajouter à l’autre processus réflexif qu’est l’humanisation, fondée sur l’universalisation (la raison, la science, le droit, l’Etat, et l’idéal philosophique du vrai, du beau, du bien). Et tout cela est bel et bien bon, comme dit l’autre.

Mais le moi en s’ajoutant à l’humanisation creuse plus loin ; sa réflexivité (dans la réflexivité générale de l’universel humanisme) donne vraiment une épaisseur, une densité à ce qui se constituait de l’extensivité (chacun est responsable de soi devant les autres et devant lui-même en tant qu’être humain, idéal exprimé on ne peut mieux par Kant, et Etat, et droit et savoir universel exposé par Hegel, tout cela très logiquement, selon la logique de l’historicité même). Le moi va pourtant ajouter à l’extensivité (qui va adapter la pensée grecque, bien plus étendue et bien plus arcboutée au monde dans sa totalité pensée Une, manifestant le Tout-Un absolument) de la raison, un creusement abominable ; ce à quoi doit faire face n’importe quel moi et que n’importe quel moi sait, du dedans (par ex l’horreur de la mort), et c’est toute la focalisation de l’intentionnalisation qui va soulever la réalité et se conjoindre absurdement au seul réel donné « là ».

De quoi s’effondrer.

Ce qui se découvrait comme l’Etre éblouissant du monde grec animé par la Pensée qui augmentait considérablement notre conscience par mille perceptions et mille énoncés nouveaux puisés à même le monde actuellement perçu et ayant en chacun à s’activer, se dresse invariablement comme l’indifférence froide et l’évidence toujours adéquate du « là » du monde comme exister. On peut bien animer l’univers par la Volonté ou par l’Etre, le monde est froid comme la glace.

Le redire autrement. Un moi est une synthèse qui part de son immédiateté et de tout ce vécu, bricolé, et dont il veut, désire, attend de faire sens ; mais il est pris dans le langage ; le langage qui est hérité du fond des âges ; en tant qu’autrefois le groupe humain parlait sa terre, son monde localisé, la lune et le soleil et le cycle des saisons, et des échanges manifestés pas le trésor commun du langage en lequel tous et chacun se parlaient et parlaient le monde en un enroulement fondamental (hors du groupe-langage, rien ; aucune survie possible). Or le moi est déserté de tous, et livré à son seul corps, ce qui risque fort d’être sa seule mort, ou sa douleur ou son angoisse, ou son impossibilité de se dire (aux autres, qui de toute manière n’écoutent plus, chacun tentant de faire-sens pour lui-même, non égoïstement (c’est un effet) mais de faire cercle de se parler comme si le langage faisait monde).

Le moi ne peut pas se représenter et outre sa mort (etc), il est livré à l’incompréhensibilité ; les mots qui le représentent pour les autres, sont doublés par son corps comme surface ; mots, langage, corps, autres, représentations, gestes, tout cela est chargé de former un seul sens ; mais l’ensemble part dans tous les sens (à moins de vouloir si horriblement le raisonné dérèglement de tous les sens, qui ne sont pas là pour rien, de Rimbaud, Rimbaud qui pense si vite, parce qu’il pense selon son Autre-Corps, la vérité dans un corps, enfin possédée ; c’est parce qu’elle est de cet Autre-Corps qu’elle advient). Et surtout comme le corps n’est pas promulgué infiniment selon une attente qui n’appartient pas de toute façon au monde, l’attente retombe ; elle retombe dans le donné là, dans le vécu, et ce encore en-deçà de l’immonde réalité, célinienne par ex, en une encore plus écrasante dissolution ; dans la masse même en laquelle sont écrits les mots.

Au lieu d’une surface de corps, infiniment libre, on aboutit à l’aloudissante masse obscure des signes qui meurent dans le monde, qui disparaissent et entrainent, enchainent le moi, enchainent le corps du moi, le prenant à revers, là où il ne s’y attend pas, puisque le moi voudrait se projeter sur le devant (selon le conscient et la prononciation) mais qu’en réalité, dans les déchirures de la réalité, le corps investi de mots, de signes, de gestes, est déjà annulé, alors que c’est lui, ce corps écrit, que l’on est ; dans l’infra.

Le moi voudrait être heureux, et il a raison, mille fois raison et c’est ce qu’il faut tenter, autant que l’on peut. Mais là n’est pas le problème… justement. D’aucuns se sont aperçus d’autre chose. Ils se sont tenus trop près du Bord.

Ils s’en sont épris. Ils en furent saisis. Ça n’est plus du tout le malheur du moi, c’est une autre dose étrange d’incompréhensibilité massive et le surgissement d’une dimension ; c’est ce qui éclate comme Rimbaud, Nietzsche, Heidegger, Céline, Kafka, Sartre ou camus et tant d’autres ; puisque depuis la révélation cartésienne du sujet (impossible), il y eut évidemment (de par sa nature et sa logique structurelle même) quantité de sujets. C’est en ces royaumes dimensionnels que l’on apprend.

Et ça ne dessine nullement une folie au sens psychologique, en laquelle on voudrait bien nous enclore. Livrés à l’objectivisme qui annule la pensée, en la prenant pour la raison. Mais l’Altérité, ce qui veut dire le Un pur et brutal, est immanquable ; il est la forme même du réel. Ça n’est pas une folie, interprétation étouffante de la psychologisation mortifère des sujets enfermés dans des mois, c’est la pensée structurelle elle-même et qui ne devrait pas à ce point tarder de se retrouver dans les grandes anciennes configurations illuminées, hindouiste ou bouddhiste, sens du sacré ou révélation, biblique ou mystique ; la pensée grecque, le christique, le sujet impossible, et puis remonter plus loin encore ; lorsque le Un se pensait comme Absolu au-delà et hors du monde ; croit-on vraiment que les très anciennes pensées étaient à ce point stupides et ignorantes qu’elles puissent s’effacer devant la fatuité des objectivismes et l’étouffoir du monde ?

L’arc de conscience, produit de chaque cervelle, existe scrupuleusement et c’est la moindre de ses circonvolutions structurelles qui s’attache à la position qui est « là », au-devant, prenant à même le monde, synthétisant toute perception et tout langage, puis outrepassant cette opération de synthèse dans l’analytique de son exister, ramenant la pensée du tout à la pensée du Tout-Un ou au Un-Autre (soit donc la pensée grecque et la pensée judaïque), pour se concentrer sur le Un comme structure et forme du réel ; si l’arc de conscience est un court-circuit, il est un court-circuit dans cet autre raccourci en-deçà de l’être qu’est l’exister ;

Il faut comprendre que l’articulation de conscience, l’arc de conscience fut toujours-déjà tendu sur le réel, quand bien même crût-il qu’il l’était au travers du réel.

Ce qui veut dire non seulement traversant la réalité, mais transmutant cela qui est en-deçà des réalités. C’est en ceci que le Un est bien plus profondément inscrit que tous les mondes, seraient-ils des univers. Sur la surface première, l’En-deçà, le non-temps.

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