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instants philosophie

La pensée et l'altérité unilatérale

9 Avril 2016, 10:06am

Publié par pascal doyelle

La pensée, soit donc ce que les grecs ont inventé, forme système, mais elle ne forme pas système pour former système ; elle forme système d’une part en ne prenant en compte que les éléments effectivement identifiables dans le monde, le donné, le là, et d’autre part en supposant que ici et maintenant il est possible de rassembler ces éléments en une fois complète ; que donc la réalité est tout entière là et qu’il est possible de réaliser, de rendre réelle la connaissance que l’on en obtient et qu’ainsi le réel est parfait, parfaitement là et parfaitement explicite (sinon on ne comprend pas ce que l’on pense, montre, perçoit, ajoute vers le donné.

Mais ceci est encore second ; ce que les grecs découvrent est que l’on peut par la pensée augmenter considérablement notre être et que cette augmentation parvient à créer ou découvrir des distinctions, des différenciations dans la réalité qui jusqu’alors était seulement couverte par le langage commun, les échanges, les désignations (cette once d’or, cette table, la foudre qui est aussi Zeus, etc, des assignations donc). Ce faisant pour dire plus que n’en contient le langage commun, il faut créer un vocabulaire et des règles d’association ; de telle sorte qu’aucun élément ne soit confusionnel, que tout élément soit distinct, que tous les éléments soient admis en une fois et ce pour une raison extrêmement importante ; que l’on puisse faire le tour de la pensée ; qu’elle ne soit pas morcelée et non incontrôlable et si elle ne doit pas être incontrôlable ça n’est pas tant pour tyranniser mais parce qu’alors on peut accéder à sa propre pensée …

or les grecs oublient, bien qu’apercevant absolument ses déroulements, que par pensée, cad variations intentionnalisatrices, il faut aussi comprendre l’éthique, la politique et l’esthétique ; ils le perçoivent très bien, et c’est pour cela que la philosophie se mêle de tout, mais leur registre de la pensée ne peut pas atteindre ce qui commencera à peine aux 18-19éme siècles ; de penser jusqu’à l’esthétique, l’éthique, le politique, qui ne peuvent pas se réduire à l’universel, et notablement en en ceci qu’il s’agit du corps de chacun… de même que le régime de pensée grec ne peut pas admettre en soi l’intensité qui sera christique, pas plus que le sujet cartésien. Il faut un registre de réflexivité plus étendu pour commencer d’éprouver structurellement ce qui s’existe multi-dimensionnellement (à partir d’une seule dimension unique, dont la philosophie qui est assignée à sa tâche, se charge de rendre compte en toute cohérence éprouvée, éprouvée dans le retournement et le renouvellement de l’expérimenté ici et maintenant par un corps qui se subtilise).

Pour et par les grecs on peut par la pensée maitriser le devenir, la possibilité de ce que l’on intentionnalise et intentionnalisation que l’on ajoute au monde humain, quelque qu’il soit, et à son propre vécu passé, engageant la rupture existentielle bien avant tout vécu, on pré-existe ; on peut percevoir à partir de soi, de sa propre expérience, perception, jugement, et ce à quoi on aboutit à chaque fois est un système qui étant système montable et démontable ne nous laisse pas extérieurs à notre propre intentionnalité, extérieurs au monde, et la pensée se comprend alors comme « ce qui anime ce monde » ; parce que par elle on ajoute à la perception immédiate (qui ne distingue rien ou plutôt qui distingue selon l’expérience du groupe) une perception intellective, qui rassemble et distingue, qui élabore et crée ou recrée, qui ajoute dans tous les cas au monde, au vécu, au corps. Les grecs se sentent donc intégralement dépendants mais dépendants de ce qui les libère ; les idées, les systèmes d’idées, les éthiques et les politiques, les idéels et les connaissances, et une discipline se charge de montrer ce qu’est ce nouveau mouvement qui prend soudainement l’humain, de penser, et de comprendre pourquoi, d’élaborer donc une compréhension, une description de ce qui se passe, lorsque l’on pense, d’instancier, d’inscrire dans le donné qu’il y ait un être, au moins, qui est en capacité d’augmenter son être par la variation intentionnelle qui se centre ou se recentre ici et maintenant en saisissant tous les éléments ; de définir les conditions pour cet être d’obtention de cet ajout de conscience, d’intentionnalisations, qui n’appartiennent plus au groupe, qui sont en-plus, et se communique d’arc de conscience à arc de conscience.

La pensée est son propre poids ; elle éprouve son extensivité grecque, son intensité chrétienne, sa suspension réflexive cartésienne, son altérité suivante. Le poids est l’expérience qu’elle creuse en et par chaque conscience structurelle. La sup-position de l’être éternel, du dieu indéfiniment réel, du sujet suspendu, de l’altérité originelle n’est autre que l’introduction dans le monde du Présent Constant ; le présent est ce qui pré-existe, qui revient instantanément, en plus du monde.

C’est parce qu’il faut que la pensée revienne en propre à chacun qu’elle doit faire système ; et pensée qui suppose d’une part l’autonomie de celui qui pense (à condition qu’il accepte la cohérence, ce qui veut dire le rassemblement de l’expérimenté dans la saisie possible et non dispersée, auquel cas elle retombe dans le monde, le vécu, et se fait avaler par la disparition), et d’autre part la perfection de la réalité, la totalisation réelle dans le donné et puis possible dans son acquisition ; tout est donc ici. Même si on suppose un lieu extrêmement éloigné, un divin ou un autre, il doit s’inscrire dans cette cohérence ; sa distance, si distance il y a, doit être compréhensible, ce qui est une manière de dire que la distance est quand même comprise ; Zeus ne peut pas être compris, dieu ou le sujet sont équivalents à l’arc de conscience bâti ici même, parce que formels.

Mais par ailleurs originellement la pensée est créée afin que cette-conscience puisse de toute l’intentionnalisation d’une part en expérimenter la totalité des manifestations possibles (formant donc système qui n’échappe par aucun bout, afin de le rendre à chacun) et d’autre part que cette intentionnalisation généralisée (qui n’existait pas auparavant , qui était prise dans tel ou tel groupe, le groupe faisant office de véridicité) puisse se varier, se varier elle-même ; soit sa propre expérimentation du monde donné là, et donc du « là » du donné ; c’est par le « là » du donné (de tout donné quel qu’il soit) qu’existe un monde donné là ; auparavant il existait non pas « le monde » mais tel ou tel monde (égyptien, maya, etc). Et donc il n’existait pas non plus l’être-humain, parce qu’il n’existait que des égyptiens, des bantous, etc, un peuple par un peuple dans une culture par une culture.

On ne peut pas s’engager dans la généralisation de l’intentionnalisation, sans supposer le « là » du donné en plus du donné là, l’être sans le monde ou le monde sans l’être ; et ceci pour la raison non pas, seconde, de supposer un « être » mais parce que notre intentionnalisation est elle-même décalée ; elle est décalée par rapport au donné là, au monde, au corps ; la preuve étant que de toute manière on en prend conscience ; cette altérité doit relever en elle-même d’un discours propre ; d’un discours qui explicite les rapports super réels et ce afin que l’on sache comment lancer l’intentionnalisation, l’inventer, l’orchestrer, la transmettre en tant non pas que « discours donné là », plat et chosifié, mais en tant que discours appelant l’autre à opérer de même en son « là » excessif ; à se convertir à la pensée ; et cela est second de par la première motivation qui est de motiver à exister sa propre structure de conscience ; celle qui n’est pas. Poser l’ancrage autre et en plus non seulement doit supposer un Point Autre, mais est lui-même en tant que Fait, la monstration que l’altérité est absolument là.

Parce que, encore plus loin, la pensée décentre. Elle décentre que l’on soit déterminé comme ceci ou comme cela. Si une conscience s’ouvre à la pensée, elle ne tient plus dans telle ou telle identité ; elle se convertit non pas en un regard vide et abstrait, mais s’instancie d’une part comme point individué (qui retrace toute l’expérience disponible et toute l’invention intentionnelle possible ; le point individué est la source de la modification) et d’autre part cette conversion se crée comme regard instantané ; parce que l’expérience cruciale est celle de découvrir que dans le monde donné là, il est au moins un être qui admet toute variation ; ce qui veut dire qu’il existe un creux dans le monde, quel que soit le monde, un creux dans chaque individu, quel que soit l’individu, un lieu sans lieu, un temps non temporel.

Autrement dit ce décalage (qui rend possible qu’il y ait monde et « là » du réel) doit élaborer , cad expérimenter, sa dimension ; il est clair que l’on a pris, compris cette dimension comme résidant en elle-même ; et comme on pensait selon le principe « la pensée seule nous révèle ce qui est », on a voulu interpoler cette dimension et toute la réalité ; sinon cela aurait abouti à un incontrôlable, à un hors champ (la dimension et le monde mais séparés, et un lieu hors de toute saisie) ; les grecs ont donc admis la magnificence de l’ensemble ; c’est du lieu Autre que tout s’anime (étant entendu que cet Autre n’est nullement séparé de lui-même et que la dispersion du monde, bien qu’inexplicable dans un tel principe, la dispersion renoue avec l’Autre ; c’est l’Autre qui contient toutes les réalités et toutes les réalités y compris la pensée, participent de l’Autre). Il est totalement absurde de comprendre Platon selon la chosification ; il a rendu possible la démultiplication de la variation par la pensée ; si vous pensez qu’il s’est trompé, faites mieux … maniez une aussi rigoureuse cohérence …

C’est donc une structure absolue qui commande l’ensemble ; la pensée, absolument essentielle, ne vaut pas en soi, mais dans la mesure où elle ouvre la dimension, la pensée étant le déploiement intentionnalisateur qui permet de relever le monde vers l’Autre. L’Autre étant dans la pensée grecque non pas dieu à proprement parler mais l’activité d’animation et de distinction de la réalité ; le réel.

Il faut donc comprendre que la réflexivité qui se cherche prendra un nouveau pas via le dieu unique et abstrait ; le Un tout Autre. Qui consistera à pousser plus loin encore la radicalité, à revenir à un plus zéro, antériorité, pré-disposition de notre être ; il n’y a plus de monde ou de détermination, mais la réserve d’une décision ; laquelle appelle la décision non de l’homme en général mais celle de chacun absolument singulière.

A la différence et en plus des grecs qui soulèvent le monde, dieu et le christique relèvent intégralement tout la réalité ; reprennent tout ce qui est antérieurement au donné, permettent de remonter plus loin dans la dimension. Installer un ancrage encore plus antérieur à la réalité, c’est relancer le processus non de la pensée d’abord, mais de la réflexivité ; au retournement grec vers la source antérieure, succède le renouvellement éternel.

On ne sait pas ce que le renouvellement ou le retournement signifient ; et comme il ne s’agit nullement de définir ce qu’est l’absolu (qui serait situé au-delà) mais de saisir ce que l’absolu est ici et maintenant, ici même, ce qui cherche l’origine, la forme antérieure à toute la réalité, embarque tout autant le monde, le donné, la perception, le corps humain générique et puis ensuite le corps individuel et tout ce qui s’y trouve.

Autrement dit le mécanisme progresse, avance, et soulève et relève le donné, le monde, le corps.

Croire que telle ou telle partie du monde est plus réelle que la dimension, ce qui est l’hypothèse commune lorsque l’on va remplacer la réflexivité par la réflexion (la raison, contrairement à la pensée, suppose que l’on est simplement le retour sur lui-même du donné, et non le soulèvement du donné par un point d’appui Autre, une dimension, mais le Point est tout autant l’arc de conscience que le présent), privilégier telle ou telle partie du monde c’est abolir la pensée, le christique, le sujet, à quoi il faut ajouter « Dionysos ou le crucifié » ; la pensée de l’altérité (Nietzsche, Heidegger, Sartre, Lacan) veut également réintroduire la dimension dans la platitude de la réflexion, de la raison, de l’humanisme, de la personnalisation.

Autant dire qu’il est impératif de différencier ce qui arrive réellement (la réflexivité) de ce que l’on a cru interpréter (la réflexion). Mais comme la réflexivité est le retour et le renouvellement, le grec et le christique, ce à partir de quoi elle débute est le zéro, le rien, le vide, au sens non pas de néant mais de forme, de structure, de dimension ; n’ayant rien de déterminée, elle doit être lu au travers de telle ou telle représentation ; la dimension est, dans le même mouvement, le soulèvement et la relève du monde ou du corps ; il n’y a pas le corps d’un côté et l’esprit de l’autre, la dimension est la re-prise du corps ; de même que l’être des grecs soulève le monde, et que le christique relève le corps. Il n’est pas même deux faces, pile et face, mais sur la pièce qui se joue une seule face … le réel est unilatéralement, d’un seul côté, et c’est pour cela qu’il avance (qu’il existe un présent et que ce présent est cela seul qui existe).

En vérité il n’est qu’un seul côté de la pièce ; l’autre se compose en fonction de ce qui se décide. L’autre côté n’existe pas encore. Il n’y a aucune autre compréhension possible de l’existence d’un présent.

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