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instants philosophie

Le point extrême de l’Exister

27 Août 2016, 07:57am

Publié par pascal doyelle

De sorte que lorsque Sartre prononce que « en notre être il est question de notre être », il entend certes de rompre avec la « nature humaine », mais toujours en vue d’en établir, un jour, dans l’avenir, une vraie, une authentique, une complète (sous couvert que jusqu’alors elle fut aliénée) ; le libre sartrien parvient difficilement, ou pas du tout, à se déciller les yeux ; avançant cahin caha, tout de guingois, d’un pied sur l’autre.

Pas bien convaincu au fond que sa sorte de conscience soit un humanisme. Du fait de sa leçon trop bien apprise ou plus véritablement de sa position radicale, qui ne souffre aucun travers, qui se veut si absolument intègre, son honnêteté est au moins égale à la lucidité de Descartes (pas par hasard), et position qui l’incline à juger de toute l’histoire occidentale comme d’une tromperie, idéaliste d’un faux humanisme, bourgeois ou son traficotage interprétatif de l’historicité, la plupart du temps, et qu’il condamne, puisque Sartre est instantanément branché à la certitude du sujet impossible, de l’acte de conscience qui indubitablement se sait et mesure enfin tout à l’aune de sa seule et unique vision (l’accent stirnérien est si nettement retrouvé, sans que l’on puisse parler d’influence, puisque c’est toujours la même structure de conscience qui depuis Descartes agit et se crée ; on ne parle pas de mots ou d’idées ou d’interprétations mais, qui traverse ces représentations, d’un arc structurel parfaitement identique et sauvagement identique et à chaque fois Un par Un).

Evidemment si l’on se fie à Nietzsche ou Heidegger, qui abominent l’histoire philosophique et l’humanisme et la raison raisonnante et la démocratie, et qui eux aussi croient recommencer absolument tout, (sorte de prophètes illuminés, au sens propre, d’une autre-histoire) on confondra la raison et l’humanisme d’avec la pensée et la réflexivité ; il est clair pourtant que la réflexivité de la méditerranée a créé l’arc activiste vers le réel pur et brut, et non pas seulement la raison-à-disposition humaine et les mois tout chétifs.

Si l’on prend un peu l’air, se suspend par le temps, ne fonce pas tête baissée, on s’interrogera surtout de ce que l’ampleur de la métaphysique, du discours-qui-pense, et de l’ontologie du sujet, qui-réfléchit, l’ampleur de notre historicité sont quand même bien autrement charpentées que de suivre bêtement les dérives apparentes du dernier siècle ; de qui les révoltes s’utilisérent afin de continuer et parfaire l’analyse de cet-être que nous sommes ou plus exactement qui est par devers nous et dont nous sommes l’effet, aussi bien l’humanisme que le moi. Après tout Platon ou Descartes n’étaient pas des imbéciles, c’est quand même évident. D’une part.

Et d’autre part, il faut se contraindre à admettre que ce qui eut lieu, eut lieu ; et donc non sans raison, non sans profondeur, non sans rigueur. Ou alors tout est stupidement là, bête butée, mais les animaux eux-mêmes sont incomparablement plus subtils. Que voulurent Nietzsche, Heidegger et les autres ?

Que tout cela ait un « sens » ne signifie nullement qu’il soit humain et facile ; et c’est justement là que Sartre, Lacan ou Nietzsche ou Heidegger pointent extraordinairement justes. En plein dans le mille, et c’est la cause secrète de leur extrémisme et de leur absolue validité à eux (comme de Platon ou Descartes à eux-mêmes) ; ils manifestent l’altérité qui se cherche furieusement (que ce soit par le Un ou par l’Altérité, c’est le même, le Un est scrupuleusement Autre, sauf chez les esprits magiques et obscurs qui croient que dieu vient à point pour leur faciliter la vie, superstitions abominables).

Parce que l’on peut refuser toute la philosophie occidentale pourvu que cela en vaille le coup, autrement dit que l’on use de cette révolte absolue afin de remonter intégralement le réel ; ce qu’ils firent. Et de fait la philosophie n’a cessé de se renier ; l’infidélité est assoiffée ; puisque chaque Un se doit de recommencer. C’est précisément de cette négation que s’active la certitude ; elle ne tient pas aux contenus, elle est par-dessus les contenus, les pensées, les systèmes ; et cible l’arc de conscience de chacun ; la philosophie est le vrai universel qui tient en l’Adresse ; c'est-à-dire en et par chaque arc de conscience, qui est appelé à se retourner intégralement ; aussi lorsque Sartre, au bout de cette historicité, approche au millimètre de l’acte de conscience et qu’il se doit de le décrire au plus exact (de même que Lacan suivra à la trace les tours et détours de l’invraisemblable mécanisme qui investit la cervelle rêveuse, tout l’inconscient, tout le moi, tout le conscient), Sartre se doit de se vouloir, lui-même, comme cet-exemple, l’exemplaire acte de conscience qui s’est pris lui-même comme rupture totale d’une réalité nécessairement détotalisée et peine à retrouver le chemin de l’universel, question qui le hante outre mesure ; puisqu’il demeure malgré tout dans l’attente ou l’idéal d’une humanité mais tellement rompu par chaque acte qu’elle reste idéale cette humanité.

Autrement dit Sartre est à ce point acharné, attaché à son devoir ontologique, son rôle fondamental (qui ne cédera pas sur l’envolée heideggérienne, il est trop français pour se perdre de vue), qu’il doit bannir l’universel et haïr l’occidentalisation idéaliste, que son regard se décille et qu’il puise percevoir nu et sans rien le surgissement de conscience sauvage, toujours fulgurant, n’appartenant, libertaire absolu, à rien (n’oublions pas que La nausée porte la dédicace pour Céline… Céline le monstrueux, la conscience petite-bourgeoise, infiniment cruelle et incomparablement « existentialiste », l’existentialisme fois dix mille, on est véritablement au bout de la nuit, les choses ne se nomment pas, ne se disent pas au hasard, et aucune conscience n’est parvenue à ce point extrême d’in-ex-sistence, ça ne s’est jamais vu et elle fut unique). Montrer l’altérité du sujet structurel impossible est l’illumination pour Sartre, tout à fait stricte et rigoureuse, la mystique occidentale instantanée, qui tient en un seul laps, battement, la grande remémoration en-dessous de tous les mondes, toutes les vies.

Le même extrémisme se retrouvera, impitoyable, par Lacan ; Lacan l’incompréhensible montre, expose, exhibe les détours du mécanisme de conscience tel qu’il s’ex-siste d’un corps. Comme, donc, un seul point d’arc de conscience, sup-posé du réel, inattaquable, que ce soit la racine de l’arbre de Roquentin ou le bloc impraticable lacanien de jouissance horrible qui nous tient et nous retient en interne, tout autant et incompréhensiblement externe, expose tout l’ensemble du corps, de la cervelle, du moi et du conscient, de l‘humain et des mondes représentés qui furent ; il ne fait aucun doute que ces deux-là ont atteint le point de chute de tout l’être de l’homme. Le chas ou le trou par lequel toute humanisation passe, passera, est passée.

Et ceci c’est évidemment confier une aveugle foi en ce qui eut lieu ; puisque cela s’est dit, à tel moment et de cette manière, leurs points de jonction valent leur pesant de révélation. Sinon ils ne se seraient nés historiquement.

Mais cet accès n’eut lieu qu’à ce moment précisément historique là ; il ne fut atteint qu’en ces êtres dépouillés de tout, étrangers et secs, sans rien, dénudés, comme le fil, et les derniers fils sans ascendants. Tout comme le christ est le fils, tel quel, le fils du Un. Indépendamment de toute croyance ; parce qu’indépendamment de toute croyance il s’affirme dans l’historicité des liens qui sont des rapports, hyper objectivement présentés ; de sorte que la raison raisonnante n’y comprend rien, tenant pour acquis ce qui fut une révolution structurelle et qui doit se continuer sous peine de voir revenir ce dont les révolutions structurelles nous ont délivré ; il faut penser les structures historiques à leur niveau, leur degré d’ébullition, parce qu’autrement ce dont ces restructurations nous libère c’est la ligne de mort qui ordonne le monde ; le monde livré à lui-même monte immédiatement jusqu’aux enjeux maximaux qu’il contient (la violence mentale, l’exploitation, la violence physique et le massacre des opposants) ; où que l’on soit et quelle que soit la situation de telle ou telle société humaine, sans la restructuration la causalité et le nécessitarisme du monde s’impose à nouveau en grignotant, en s’immisçant par tous les interstices (puisque matériellement il est plus de quantité de monde, de déterminations du monde que de structurel, de loi, de retournement (grec), de renouvellement (monothéiste et christique), de recommencement (cartésien et suivants).

Autrement dit lorsque l’on s’entretient du Dieu Un tout-Autre, des Idées et de celle du Bien, du Corps du Christ, du Sujet invisible cartésien, c’est afin de nous soumettre à l’altérité la plus dure et la plus non humaine, de celle qui peut abandonner la corpulence du donné ; altérité en l’occurrence métaphysique ou divine, ou du point d’attirance (hors la naissance-mort du christique, dans l’autre-corps) et enfin non plus métaphysique (qui structurait l’intentionnalisation hors du groupe humain et menait l’expérimentation une par une, individuelle) mais cartésienne et ontologique (qui commence de rechercher l’origine structurelle antérieure à la pensée), ontologie retournée comme un gant, les yeux devant la tête cartésienne ; et de tout cela on ne s’est toujours pas remis, parce que vraiment on ne peut pas revenir de là-bas ; on est déjà de l’autre côté, du côté de l’Autre, on se Voit de ce point-là, externe à tout. Monothéisme, pensée, sujet, et puis les forcenés de l’altérité qui poussent au plus loin possible la structure c’est ce en quoi l’on pense, ce qui veut dire, au sens plein, ce comme l’on intentionnalise la réalité à partir du réel, les contenus synthétiques à partir de la conscience analytique. Et Sartre et Lacan tiennent ce point au lointain, les plus extrémistes qui ne cèdent ni à la volonté et l’affirmation d’elle-même, idéalisée, ni ne plient face à l’Etre et sa thaumaturgie ; ils analysent. Froidement. Et avec cette sorte de distance, que l’on connait assez, française. Les français ne sont pas sérieux au fond, ils jouent. Ils sont tellement imbus d’eux-mêmes (on ne sait trop pourquoi) qu’on leur fait difficilement accroire.

C’est l’investigation, l’exploration de ce point de l’altérité pure et brute, que l’occidentalisation mène. Le point au travers duquel traversaient les autres civilisations, les autres pensées en préfigurant l’absolu comme au-delà et dont l’occidentalisation investigue, faisant retour, qu’il soit une articulation, ici même, en chaque point du réel et par l‘entremise de chaque arc de sujet, sans que soit constatable qu’il désigne un absolu au-delà mais au moins qu’il dessine un décalage ontologique dans le fil même du réel, comme présent d’une part et qui d’autre part s’étire dans sa dimension exigüe que la pensée, le mono et christique, le sujet et l’altérité visible à partir du dit sujet impossible à la fois explorent et inventent ; le cheminement est créé, est de cet ordre dans la dimension en quoi consiste le Créé ; l’exister qui se continue via chaque arc, puisque chaque arc est le re-pli dans le pli, le re-tour, le tour à nouveau dans le présent, lui-même torsion ultime.

Aussi lorsque nos modernes, ces aventuriers qui lancèrent leur esprit sur l’Autre versant de la réalité, et qui avancent rigoureusement de l’Autre côté, tout comme Plotin ou Hegel en leur moment propre, prennent figure de non-humanisme, il n’est effectivement rien de plus strictement étrange que leurs explorations ; ils ont pris appui sur l’au-devant du sujet. Le point qui n’est pas. L’Ex-sister qui nous tracte. Nietzsche, Heidegger, Sartre et Lacan sont au-devant de nous ; rien, ni personne n’est sans sa raison interne et sa possibilité externe, il faut ainsi retracer tous les trajets qui eurent lieu, rechercher le diagramme, établir la cartographie du réel expérimenté.

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