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instants philosophie

Sartre, Lacan

16 Août 2016, 10:28am

Publié par pascal doyelle

Si l’on prend les deux dernières positions philosophiques, soit Sartre et Lacan, on définira leur registre propre par l’externe sartrien et l’interne lacanien.

On remarquera que l’un comme l’autre se situent à l’opposé de toute intériorité, subjectivisme ou objectivisme, et décrivent notre être tel que donné « là », structure posée sur le monde. Sartre est penché sur l’externe, la présence du monde, des choses, l’altérité existentielle, au sens précis de l’absurdité du monde certes, mais aussi de l’apparaitre totalement opaque de la chose, la chose non humaine (sans cependant glisser dans une pensée de l’altérité « illuminée », par la révélation de l’Etre heideggérien ou le romantisme hyperbolé nietzschéen de la Volonté, dont, rappelons, ils eurent besoin afin de manifester l’altérité de la réalité ; c’est que Sartre et Lacan sont … français … et qu’il est difficile pour un français de s’emballer outre limites, aussi par Sartre et Lacan revenons-nous à l’analyse stricte), mais l’externe est également autrui, les autres et de manière générale, comme Sartre tend toute sa capacité à situer le sujet ou plus exactement la structure de conscience, il éprouve une difficulté invincible à basculer le dit sujet dans l’intersubjectivité, le collectif plus encore et même l’universel, que via sa pensée, la réflexivité formidable qu’il conduit, on ne peut pas vraiment orchestrer ; aussi finalise-t-il le tout de son analyse en tablant sur un « humanisme », d’individus luttant corps et âme à sauver leur individualité, extrêmement solipsistes, morale de lutte, engagement et rigueur pire qu’impérative, puisque si absolument proche de la structure de conscience, Sartre reçoit, accepte, poursuit l’exigence terrible de l’acte de conscience, traqué dans tous les coins et recoins et, fondamentalement, dépouillé de toute intériorité qui pourrait pallier à cette verticalité existentielle.

Il va sans dire que Lacan abolit intégralement l’intériorité ou renvoie celle-ci à une plus grande circonférence (plus grande quant à la base, quant à la surface au sol occupé, sur l’étendue, extension du corps, et non une plus grande « intériorisation », en bref il montre la complication du corps, en quoi on lui reproche la complication de ses dits et écrits) ; mais dans les deux cas, Sartre et Lacan, c’est l’acuité de l’arc de conscience, dépouillé de tout, qui observe impitoyablement ses possibilités ; on est parvenu alors à une précision et une hyper objectivité quant à la structure, l’organisation interne et externe de notre être ; et si l’intériorité est annulée, la structure interne et externe foisonne de perspectives autant qu’il lui est donné, alors, de clarifier son vécu et son intentionnalité. Ou de la compliquer, de la rendre plus riche et étendue. Sartre et Lacan ne réduisent pas l’humain et le moi, mais ouvre la base structurée antérieure et donc permettent d’envisager une autre sorte de destin ou plus exactement de finalisation, assumée, de notre être, vécu, corps, relationnel. Et tout cela ne peut pas se comprendre sans réorganiser la vision jusqu’à Descartes au moins (et en vérité jusqu’à l’origine de l’historicité, celle autour de la méditerranée).

Ceci étant si l’on se limite à ne plus se considérer que selon Sartre ou Lacan (ou Heidegger et Nietzsche, ou quiconque à partir de la fin 19éme-début 20éme), on perd de vue que la structure de conscience s’origine dans et par une historicité monumentale et prolixe, emplie de possibilités. Que les mois, la forme actuelle de personnalisation, individualiste même, succédant à l’humanisation universelle, humaniste ne pensent pas à remonter le long de leur devenir, le long de toute cette historicité, veut dire que la forme du « moi » se limite tout spécifiquement à l’unité qu’elle crée sur son axe propre ; un « moi » est un « moi » par définition et donc se séparé immédiatement de tout autre centrement et plus réellement encore éprouve une impossibilité de décentrement (qui permet pourtant qu’une conscience qui se restreint au moi, au corps, au groupe, à la caste ou classe sociale, qu’une conscience puisse accéder au-delà de l’unification close de son contenu électif, ce qui autrefois décentrement qui s’imposait comme dieu, pensée, universel, révolution, art, etc).

Sartre et Lacan déroutent instantanément que le Moi soit le centre du monde ; mais c’est en vue de lui établir un Sujet (le dit sujet impossible, pareillement impossible selon le détourage externe et celui interne, pour Sartre et Lacan, et qui tient, sujet, de son impossibilité même ; là où le moi attend, espère, désire une satisfaction tout à fait délirante et psychiquement incontrôlée, le moi en est le jouet, et bien souvent s’effondre).

Sartre et Lacan offrent une technologie exemplaire dans la description et donc l’ontologie de notre être, puisqu’ils partent du regard tout à fait Autre ; celui initié par Descartes qui pose « là », au-devant, sur le sol réel, sur l’étendue du monde, notre-être comme étant cet-être ; la pensée, la représentation s’originant dans une structure qui n’est pas elle et littéralement Sartre et Lacan nomment cette structure et la décrivent.

La technicité philosophique est précisément qu’elle a affaire à un être absolument technologique ; l’arc de conscience, la structure est une technologie inventée par le donné là, la réalité ; la philosophie ne propose pas une sorte d’idéal, placé là devant les yeux, sinon accessoirement, mais un retour sur le réel tel qu’il est ; ce faisant dans la mesure où ce retour est absolument neuf, à chaque fois (puisque par ailleurs le présent consiste à renouveler et retourner la réalité, de par sa nature même, et plus encore la structure de conscience qui est enchâssée dans le présent, et en offre la réflexivité, et ainsi la continuité à nouveau renouvelée, pour ainsi dire), la philosophie dans le jeu même de (se) regarder l’être, le modifie instantanément ; l’arc de conscience, vide, se décide ; il engendre sa potentialité propre (si il tenait sa potentialité d’autre chose que de lui-même, il ne serait pas l’arc et évidemment ne serait pas du tout, et le réel, le présent n’aurait pas de relève).

Double technologie donc ; l’arc de conscience, vide, formel, (ayant par ailleurs inventé quantité de mondes humains particuliers), et prenant conscience-de soi, doit d’une part élaborer sa représentation et ce faisant d’autre part se modifie, au fur et à mesure ; non pas au fur et à mesure de son concept mais au fur et à mesure de son concept en ceci que ce concept est les et le rapport qu’il entretient et crée au réel ; Descartes ne nous donne pas éventuellement une espèce de formule débutant un savoir assuré, il décrit le dispositif de notre acte de conscience (antérieur à toute pensée, et c’est pour cela qu’on le retrouve constamment). Lorsque l’on a opéré les détours par Kant, Hegel, Husserl, Nietzche et Heidegger, cela nous revient en un descriptif incomparablement plus précis, de Sartre et Lacan, puisque l’historicité s’est produite ; l’humain qui se fondait sur l’universel, s’est réfléchi comme personnalisation, laquelle constitue le sens même de l’humanisation (passage de l’homme générique du besoin à l’individu des désirs, de la raison à l’autonomie réfléchie de chaque individu, ce qui est tout différent) ; sans personnalisation l’humanisation est quasi dépourvue de sens.

Et Sartre et Lacan ont affaire à ce qui a déjà concrétisé l’arc de conscience en un corps, en un moi ; la technicité sera ainsi adaptée à l’activisme très précis qui historiquement s’est rendu réel. La structure-conscience (celle qui a cessé d’être une structure-en-un-contenu) a donc retourné toute la réalité jusqu’à son point de jonction, bien réel ; raison pour laquelle la question du corps, de ce qu’il supporte de la charge ontologique est fondamentale.

Ceci se soutient d’une formulation générale tout à fait discutable mais qui s’impose ; on pourra imposer toutes les transformations extérieures, objectivement et selon l’universalité ou toutes les universalités que l’on voudra, mais ces opérations ne permettront pas de modifier la conscience que l’on a de notre être ; si modification il y a elle viendra de la structure même. Raison pour laquelle cette soif et nécessité de représentations nous absorbe ; il faut que nous sachions nous juger, dans l’ensemble des mass et micro médiatisations.

Les transformations extérieures (de technologie, de scientisme, d’étatisme, d’idéologie, y compris économiste) sont évidemment effectives mais leur centre reste le fantasme, le fantôme de conscience ; l’arc de conscience hanté par un « contenu », un contenu enrobé qui contiendrait à la fois lui-même et la conscience, collée à même imaginairement à ce contenu ; alors qu’aucun contenu ne peut assumer le centre de notre être, et contenu fantasmé que l’on tente de substituer de mille manières par mille objets (de désir, de volonté, de projet) et que l’on tente sempiternellement de retrouver dans le regard des autres. A commencer par notre corps, et non seulement selon les objets, produits en nombre, en quantité incohérente, irréaliste ; le moi est, ne serait-ce que pour cette raison là, l’axe fondamental de l’historicité ; et si cette conversion n’arrive pas dans et par le moi, ça n’arrivera pas (et pas de l’extérieur, de quelque extériorité objectiviste, rationaliste ou étatique ou économistique que ce soit). Si « cela » n’arrive pas, autrement dit la conversion interne, il se produira que l’ensemble des mois créeront un super moi gigantesque, tel un hitlérisme ou un fascisme, un Moi écrasant, golem, un visage d’eux-mêmes devenu fou et terrifiant. Ce sont les peuples qui créent les mois exorbités.

La puissance, la potentialité, employée par le fantasme central, est conscience fantomatique, fantasmatique (ce que dépasse Sartre avec son volontarisme assez abstrait mais précis, et que veut dénoyauter Lacan) ; qui est une structuration non de ceci ou de cela, de telle ou telle partie, mais de l’attention elle-même en ce qu’elle se déplace, qu’elle est ce qui meut. C’est ce se-mouvoir, ce déplacement de structure que ciblent Sartre (en externe, vers le monde, les autres, le projet, l’engagement) et Lacan (en interne dans le fond de l’œil qui (se) perçoit) ; élaborant une éthique qui plonge ses ramifications de structure tout le long de l’attentionalité, de l’attention à « comme l’on existe », et dans ce mécanisme d’articulation-au-réel ; il est quantité de systèmes qui nous traversent (et nous déterminant) mais il est un ou quelques points d’attirance placés là-au-devant ; les actes de visée de la conscience qui vient en retour vers nous (dite ici surface du corps, et, élaborée, surface du corps-Autre, qui sup-porte une plus grande conversion que celle allouée naturellement, immédiatement, par les autres et les contraintes données, une surface-autre créée, comme tend à nous en inclure les esthétiques, éthiques, politiques, idéels qui manifestent les outrepassements) ; transformer le retour (par lequel nous obtenons une image, subie en un sens, de notre réalité), en re-tour, c’est non seulement l’opération cartésienne telle quelle, mais c’est toute la technicité déployée par les philosophies, les créateurs, les esthétiques, les « sublimations », la psychanalyse et l’engagement hyper exigeant sartrien (en ceci par ex qu’il illustre le sens qu’il octroie au libre, solipsiste, comme Œuvre, surface d’apparescence qui conjoint les libres) ; le re-tour est le tour en plus, celui qui re-lance l’arc ; qu’il prenne le pli de re-venir sans rien, nu (ce que visait Nietzsche, sa grande affirmation délibérée). Que ce pli prenne place dans l’exister même, structurellement comme présent.

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