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instants philosophie

Zemmour - Le suicide français

31 Mars 2018, 08:08am

Publié par pascal doyelle

Zemmour a raison. Pas sur ses « solutions ». A vrai dire, il n’en propose pas, et le reconnait et ne dit même pas qu'il faut revenir à  ; en fait, dans le livre même, il constate le basculement d’un monde (ancien) vers un autre monde, qui s’est prétendu nouveau et utopique mais qui en réalité a été et est de plus en plus bordélique et bordélique pour les plus pauvres, les plus dépourvus, les plus fragiles ; soit donc pour lui le « peuple français », mais il ne limite pas sa réflexion ; en son sens sa description vaut globalement. 


Prenons la précaution d’abord ; il n’y a aucun racisme ou xénophobie là dedans. Est français celui qui parle, pense, vit sa vie en tant que français tel que créé par son histoire, et même son historicité (parce que la France est un projet, projet issu de 1789 mais qui remonte plus loin et antérieurement à la Grande Révolution). Sans doute aucun glisse-t-il vers une quasi-essence de la nation (on préfèrera ici qu'il y ait une structure de l'idée de nation et de peuple), mais que l’on soit noir ou blanc, juif ou musulman, homo ou pas homo, tout le monde s’en fout à partir du moment où l’on se sait ou se vit, tout  simplement, français ; ce qu’il reproche aux « allogènes » (de quelque confession ou esprit ou idéologie que ce soit) c’est qu’ils ne soient pas ou plus ou qu’ils trahissent l’esprit français ; les libéraux mondialistes et capitalistes ou européistes sont des anti-français et ce sont en fait sa cible absolue, prioritaire et cause de tout le reste (y compris l’immigration ou l’émigration, des entreprises ou des personnes ou des capitaux, et cause de l’Europe technocratique, qui impose technocratiquement une idéologie en se prétendant « objective », l’ultralibéralisme ; tout ça est très logique. Et tout cela est parfaitement décrit dans « Le suicide français », très déplié et circonstancié à chaque fois, avec les limites de la description logique qu’il adopte ; à savoir que parfois les faits sont pliés en fonction des présupposés. 
Ce bouquin n’évoque que sur un/vingtième peut-être l’immigration mais expose par contre très clairement l’empire ultralibéral mondialisé et son poids, sa puissance, l’écrasement, et en décrit tous les relais, historiques, politiques, économiques, sociaux, culturels (en gros il y a un paquet de pages qui ne parlent pas du tout de l’immigration, ni des femmes, etc, lesquels permettent des illustrations entre autres exemples).  Zemmour étend à quantité de domaines cet empire de Pouvoirs brutaux et violents, mais c’est peut-être là qu’il se laisse emporter dans sa démonstration ; il est vrai que le statut des femmes a profité au capitalisme galopant, pareil pour l‘immigration, mais il n’empêche que l’on ne comprend pas trop si il veut annuler cette nouvelle image des femmes ; à mon avis non ; il ne reviendrait pas sur l’égalité des hommes et des femmes mais peut-être sur l’IVG, ce qui est inacceptable ; il refuserait le mariage homosexuel, ce qui est indéfendable et à vrai dire qui concerne si peu de personnes, dont les droits se doivent d'être affirmés. De même l’immigration, il ne jette pas du tout l’opprobre sur les « étrangers », mais montre que leurs conditions sont elles-mêmes effets de l’économie dépliée hors et contre l’Etat et la nation au sens précis (qui n’est pas une « identité » ou essence mais une construction historique et surtout structurelle, comme on verra). Il n’a rien contre les musulmans, pourvu qu’ils soient français, mais refusent que le islamistes fassent sécession et développent une identité au sein de la Nation des volontés libres et égales, permettant de stipuler par ex comme « femmes » ces individualités qui sont en vérité des sujets d’abord et ensuite seulement, éventuellement, des femmes (évidemment il affirme que l'islam est en lui-même non intégrable dans une démocratie ; il revient aux musulmans de lui prouver le contraire, ce qui pour beaucoup est déjà de fait, mais les activistes sont toujours plus influents que les majorités). 
On s’aperçoit par là qu’il juge de ces quarante années comme destruction d’un monde ordonné, au profit d’un monde désordonné, un non-monde, un affaissement pas seulement de la France mais de l’esprit général du monde ; un monde sans esprit du tout ; et donc livré aux intérêts les plus fragmentés et destructeurs ; tel qu’il juge les revendications des femmes ou des homosexuels, ce qui n’est pas recevable, mais aussi fragmenté par les pouvoirs, les libéraux et les puissances mondialisées de l’argent et là il n’a pas tort du tout, évidemment ; c’est le lien entre les progrès du vécu, incontestables, et les empires malsains des pouvoirs qui détruisent le peuple et les nations, qui n’est pas, au fond, très clair et par quoi il glisse dans une idéologie, ce qu’il ne cache pas (mais on serait bien en peine de définir le monde qu'il visualise).


Pour le mouvement d'ensemble (que l'on retrouve chez Gauchet ou Lasch) il faudrait revenir à l’esprit du christianisme ; si vous ne voyez pas que le christ est le nouvel homme, vous resterez enfermés dans le vieil homme, celui qui est esclave du monde, du corps, des intérêts méprisables et de la petitesse des vies écrasées, de l'immédiateté et pris tout aussi bien dans la mort qui déréalise tout et annule votre possibilité même de concevoir, de percevoir en rédusiant votre regard aux choses et non plus aux structures. 


Le non-monde qui a remplacé l’ordre historique du monde (incarné pour nous ne l’occurrence par la nation créée par la révolution) le non-monde est global, tandis que l’ancien monde historique était lui non pas mondial mais national ; on a espéré étendre au monde l’équilibre qui s’était inventé dans le cadre national (et la France de manière inaugural, en 1789, et planifiée, avec De gaulle) ; et ce rêve, cette utopie (qui nourrît jadis les hippies ou mai 68, les années soixante mais aussi les révolutions, russe et autres, qui s’inspirèrent explicitement de 1789) ce rêve utopique est décrypté par Zemmour comme étant en soi un masque, une hypocrisie et une perte morale, ou sinon une illusion d’idiot utile, idiot utile de la décomposition de tout, idiots utiles du remplacement des individus (à tout point de vue, pas seulement par les immigrés, des pseudo-images de soi qui transgressent pour transgresser, pour s'affirmer d'une affirmation vide qui vient les remordre eux-mêmes et déchiqueter), protégés autrefois par leur Etat et nation et la Grande Culture de cette structure, remplacement de chacun par des individus totalement dispersés et d’une fragilité radicale et mortifère ; livrés en sommes, ces individus, au monde des intérêts, des petitesses, des bassesses, des pauvretés en tous les sens du terme. Tous. 
Rappelons ; il y a une identité française et cette identité est non pas d’essence mais d’histoire ; l’histoire nous a fait et surtout l’histoire est notre fait ; c'est comme ça, inutile de lever les bras au ciel ;  tout le monde, n’importe qui, universalisme rigoureux oblige, peut devenir ou être français ; c’est bien en ceci que l’on a proclamé la Révolution et bien plus mondialement que les révolutions US (de libération vis-à-vis d’une autre nation) et anglaise (de limitation des pouvoirs mais sans l’affirmation de l’égalité ; il y a l’égalité pour les anglais mais égalité des libertés, et non pas égalité ET liberté ; la liberté n’est pas sous tension de l’égalité ou réciproquement). Révolution de liberté et d’égalité, du singulier individu (et non des groupes et des communautés et des ethnies et des lobbies) et de l’universalisme (les français croient que tout le monde est français … mais il n’y a qu’eux qui le croient, et le plus joli est qu’ils n’ont pas tort du tout parce que tous devraient se savoir français, c'est cela qu'il est difficile de comprendre). 
Il n’y a pas une liberté qui vous permet de faire ce que vous voulez ; il y a une liberté qui vous rend responsable vis-à-vis des autres comme de vous-même et tous les autres sont les mêmes, les mêmes libertés, et c’est ainsi que l’on peut communiquer, partager, élaborer ; si il n’y a que des libertés, lâchés dans la nature, elles s’ignorent, il n’y a plus qu’une collection d’intérêts, et la logique de mort et d'agression du monde immédiat ; si il y a des libertés qui se replient sur une identité et qui prétendent que cette ethnicité est leur essence et prévaut sur leur individualité (on est femme avant d’être sujet, , ce qui se tenait des sociétés habituelles, et non pas sujet et puis femme éventuellement) ces identités dévorent et annulent tout le travail, et l’universalité et le partage, et donc amoindrissent l’expression et la possibilité, on ne partage que sur un socle universel et libre commun aux individus, pas aux groupes, qu’ils soient ultralibéraux ou islamistes ; c’est en ceci que l’idée de nation n’est pas une identité, mais l’unité des volontés (qui garantit seule qu’il y ait des volontés réelles et universelles et non des volontés particulières et toutes en concurrence ; que les anglo-saxons ait adopté les libertés particulières et aient dressé un empire concurrentiel sans fin n’est pas un hasard ; il ne s’agit pas d’infliger que cela soit faux, c’est juste court … ça produit une historicité qui profite du cadre général de structure, mais ne prévoit absolument rien et ne planifie rien et donc ne parle pas et donc ne partage pas et impose, sa culture, son monde, son Hollywood, ses images, et non sa pensée ; impose ses divisions sans unité aucune).


D’un livre, personne n’est obligé de tout prendre ou rejeter, ni n’annule son esprit critique en reconnaissant qu’au moins il place très précisément les débats, les questionnements et personne n’est dans l’obligation de souscrire à n’importe quel glissement (idéologique ou théorique tout simplement, suivant les présuppositions, qui sont par ailleurs affichées nettement et sans hypocrisie aucune, contrairement à des tas d’autres intervenants qui s’avancent sous couvert de). 
Et là est le problème Zemmour ; on lui fait grief de tas de positons, tout à fait caricaturales (qu’il ne défend pas du tout comme telles), et par-dessous en réalité on lui en veut de montrer très exactement notre situation, son esprit, sa logique ; la logique de négation de ce monde en décomposition, en comparaison d’une situation jugée idéale auparavant ; à savoir pour simplifier l’alliance de De Gaulle et du PC dans le rétablissement de la France après-guerre. L’Etat providence, ce qui veut dire organisateur et créateur ; parce que c’est cela que ça signifie ; un Etat humaniste. Qui fut par la suite dépiauté et donc les individus livrés aux pouvoirs inférieurs, littéralement diaboliques, de l’éparpillement sans lumière du tout, qu’est devenu ce monde ; l’Europe qui prétend à l’unité est une décomposition effarante ; le commerce international n’est plus du tout entre nations mais abomine les Etats et donc les peuples. Les français montrent, en gros, qu'il n'existe pas de peuple sans nation et pas de nation sans État, et que le réel est une volonté commune (liant et déliant liberté et égalité), le reste, les identités sont du folklore ou des opinions privées, mais plus jamais de l'ordre de la vérité de structure, du cadre général révolutionnaire (toute révolution qui nie cette position tombe historiquement). 
L’étatisme gaullien et son libéralisme social très équilibré et sa volonté d’une sorte de capitalisme national. Rappelons : il n’y a pas de capitalisme individuel en France qui investit dans l’économie, comme aux USA, et donc l’Etat doit se substituer à ce manque et planifier, un minimum, l’économie ; ce que rompt, détruit, abat l’Europe ; sans l’Etat la finance, le capitalisme dépècent les peuples, partout, toujours ; les corses livrés à eux-mêmes seraient la proie des mafias d’Italie et les russes ou de quiconque, parce que l’Etat ne les défendrait plus et que les individus sont sans aucun recours sans l’Etat, sur le mode français, tel que pensé et projeté en 1789 et repris avec clarté par De Gaulle. Capitalisme national (que l’on a caricaturé toujours comme nationaliste, ce qu’il n’est pas ; nation fait référence à concours des volontés à l’unité ; volontés égales l’une à l’autre et distinctes qui s’organisent ensemble, et donc libres ET universelles ; quadrature du cercle mais les français furent possédés par ces principes, ils n’y pouvaient rien, et devaient subir cette prouesse historique  ; c’était plus grand qu’eux parce que c’est plus grand que tout … plus grand que n’importe quelle société, y compris française (qui réalise pauvrement la richesse de ces intuitions organisationnelles prodigieuses).
Pour ce qui est des immigrés, seraient-ils polonais ou arabes ou musulmans ou financiarisés et capitalistes, la question est ; respectent-ils ou non l’esprit ? C’est la seule et unique question. L’Europe respecte-t-elle la France ou pas ? C’est le seul problème. Techniquement pour ainsi dire il n’y en a pas d’autre. 
Autrement dit vouloir limiter Zemmour (outre ses excès théoriques et donc idéologiques, ou idéologiques et théoriques si l’on veut) c’est ne pas admettre qu’effectivement nous sommes passés d’un monde ordonné à un non-monde (et un monde ordonné sans doute étouffant ; « la France s’ennuie » titrait le figaro, et du jour au lendemain Mai 68, mais sur toute la planète cela tînt lieu de renouvellement). Ou si l’on préfère ; dans les années soixante, soixante-dix on croyait changer le monde, et c’est le monde qui nous a changé, et ça n’est pas jojo. Nous en sommes défigurés au moins en partie, sans visage et non-reconnaissables (Zemmour prétendrait "changés en totalité" ou dans notre identité même, non pas identité « française » au sens du beauf de Charlie, mais identité de la création, de l’invention historique qu’est la France, celle universaliste et libre, Etat et humanisme). 
Qu’il y ait plus de libertés pour chacun, et qu’il y ait des richesses, humaines, ajoutées au monde, c’est certain, mais ne sont-ils pas de simples effets secondaires (dont chacun profite et certains plus que d’autres, et certains beaucoup plus que tous les autres) d’un désordre totalement irrécupérable et qui finalement se résume à ceci ; au lieu de conserver un ordre universel et libre (qui s’incarnait dans la nation des volontés égales, mais de fait limité) on aboutit à un monde déchiré cent mille fois par tous les intérêts particuliers (identitaires et ultralibéraux, narcissiques et éperdus ou perdus tout court, fanatiques, etc) et ce sans aucun recours idéel et régulateur en quelque pensée ou vision que ce soit ; un aveuglement, dont le concurrentiel est fondamentalement l’opérateur. 
Sans doute le concurrentiel est-il de tous temps, mais on avait trouvé une torsion historique afin d’équilibrer autant que faire se peut ; la mondialisation ne fut rien d ‘autre que le retour d’un capitalisme, d’un colonialisme tous azimuts, y compris mental, le retour de celui, sauvage, du 19éme qui se déployait en interne dans chaque nation.

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