On voit au travers de cela comme nous vivons d’une sale vie d’aveugles. Certes le Moi est la personnalisation qui
a pris le relais de l’humanisation. Laquelle humanisation est fondée selon l’universalité. (Le Savoir en tant que compréhensible et non pas ésotérique, mais entièrement
extériorisé).
Et certes le Moi est, au sens strict, « ce qui dispose d’un vécu et d’un système de signes adéquat »,
mais quoi ? Qu’en résulte-t-il ?
Rien.
Le moi se continue dans la pure idiotie. Bien loin de produire lui-même les signes et les systèmes de signes qui
lui autoriseraient à se parler, il ingurgite bêtement les flots délirants et fantaisistes qu’on veut bien lui produire d’être.
En fait il croit encore à la tribu. Il croit que de s’affubler de ces oripeaux de signes, le signifie, lui, dans
l’attention des autres. Il ne sait pas encore qu’il est absolument seul. Que personne, ni rien ne le regarde être ; il est sans témoin. Par exemple lorsqu’il n’est pas soumis aux
regards des autres, il s’imagine les observer « cinématographiquement » ou télévisuellement … Hallucination d’une communauté d’être, qui n’est pas.
Sinon existe la fureur d’y être, là, instantanément, et non pas sans raison, mais de raisons uniquement et
strictement intérieures, mieux ; internes, à toute cette grande extériorité froide. Dessous le Moi, et ses croyances tardives, ou ses relents de vieille fièvre, le Sujet est l’abstrait
cristallin ; il ne fait que ce pour quoi il est constitué ; il fait-être. Il ne se pose pas de questions au fond, il est déjà la réponse.
L’esprit ne s’intéresse ni au bien, ni au mal, au bonheur ou au malheur ; il est seulement
curieux.
La révolution universelle n’est pas encore achevée. Il est probable que les êtres humains ne sont pas suffisamment
intelligents pour en poursuivre le projet.
Le discours est créé dans le langage humain, et peu à peu remodèle toute l’humanisation. Du discours on s’aperçoit
qu’il est pour-un sujet, cartésien. A partir de l’évidence du sujet on peut penser puis appliquer la révolution universelle ; qui crée l’Etat et la société civile autonome. Des deux
s’élabore la continuation du sujet mais existant, vivant dans le monde ; en tant que Moi.
Le moi dispose d’un vécu autonome dont il profite bien. Mais aussi quoi qu’il fasse, et parce que de statut il est
un, il peut être considéré comme « unité de traitement de l’information » ; unité strictement individuée et dont la dénomination « unité de traitement » ne dit
presque rien. Qui désespère du reste d’être individualisée certes, mais doté de bien peu de moyens pour poursuivre l’universel qu’il incarne pourtant, et du même coup continuer sa propre
aventure, destinée, devenir.
Qu’il ne soit pas possible de devenir, pour tout moi et n’importe quel moi, constitue le nihilisme qui
s’appesantit ici et là. Il prouve seulement l’impossibilité d’imaginer une continuation de cet universel déjà acquis. Puisqu’il est bien évident au fond à tout le monde qu’il ne peut exister
d’histoire humaine en dehors de l’universalité de sa représentation.
Il n’est donc pas du tout de « crise », de décadence ou de manque maladif ; la pensée occidentale
conduit invinciblement ce qu’elle doit amener ; l’esprit ne cherche pas le bonheur ou le malheur, le bien ou le mal, il les contient mais c’est autre chose qu’il crée.
Or, si l’on suit bien, le moi est l’incarnation, cad la réalisation effective, de l’esprit. Ce par quoi l’esprit,
cad la représentation en général et en particulier, devient réelle ; où il appert, mais on le savait, que l’esprit n’existe qu’intentionnellement ; individuellement parce que
l’intentionnel n’existe qu’en un individu, le non divisé, ni divisible parce que l’intentionnalité contient toutes les divisions possibles.
La finalité philosophique est donc de parvenir à la suspension de tout jugement définitif. Parce qu’il n’est pas
de contenu à notre être ; rien ne le comble, ne remplit son vide formel. Pure forme cependant celle-ci peut être décrite ; et même légiférée ; elle s’est avérée si puissante, cette
forme, qu’elle constitue le fondement de toute société humaine développée. Forme démocratique qui privilégie la non vérité des contenus au profit de la formalité des libertés. Forme également
personnalisée qui interface chacun dans sa rupture propre et non reliée à quoi que ce soit. Formulation culturelle qui démultiplie la prodigalité des signes, signaux et inventorie le potentiel de
tout puisque ne tenant à rien, existant comme forme pure.
Il est difficile de ne pas caricaturer ; et il ne faut pas se fier au dogmatisme de présentation des
philosophies ; on ne peut pas ajouter à chaque fin de phrase ; « à mon avis », « hypothétiquement ceci et cela », « il se peut que ». Et préciser cela, ça
n’est pas confesser qu’en toute philosophie il n’est question que d’une opinion, « je crois que », mais c’est bien affirmer que c’est cette opinion spécifique qui fait loi … et,
bien que simple opinion, de telle hypothèse on peut affirmer qu’Il n’y en a pas d’autre possible ; si l’on s’y tient, si l’on tient à ce que l’on dit.
Tout est dans le « tenir à ce que l’on dit » : ce qui est énoncé se tient dans une certaine mise en
forme, cohérence, finalement une correspondance. Si on accentue cohérence, on se stabilise dans un discours ; si l’on pousse vers correspondance, on aboutit à la
phénoménologie.
Le discours est ce par quoi seul il est possible d’énoncer ; si on sort du discours cohérent, on ne sait plus
ce que l’on dit, et ça ne sert à rien. La phénoménologie consiste à décrire ce qui est tel que cela se présente à soi. La possibilité d’un discours unique, pour tous, fonde
l’universalité ; sinon plus personne ne sait plus de quoi l’on parle. La phénoménologie autorise quiconque, chacun, à décrire, sous la forme d’un discours universel, compréhensible, ce qui
lui arrive, ce qui lui survient. La phénoménologie est pratiquée d’un sujet ; ce qui augmente considérablement la possibilité d’un discours cohérent. Phénoménologie qui était déjà
dans l’obtention du discours par Socrate redistribuant les articulations du langage et de notre attention dans les mots.
La plupart des caricatures s’attaquent au discours ; on en réclame une subjectivité que l’universel écrase,
parait-il, sans voir que cette subjectivité clamée n’existe que dans un ordre humain auquel l’universalité a imposé la liberté de chacun ; on n’a accès au discours cohérent qu’en tant que
libre ; la cohérence n’existe pas sans compréhension , et chacun ne peut comprendre que libre ; le discours, universel, pose donc son argumentation comme discutable, sinon le
discours n’argumenterait pas (Socrate).
Mais le discours-seul, un, total est dépassé depuis au moins Descartes ; qui inaugure le discours en tant que
perçu d’un point de vue ; celui du sujet.
Ainsi de même que le discours rend possible la construction d’un monde humain partagé (parce que l’on
comprend ce que l’on dit ; entre nous et quant à la nature, aux objets, aux mesures, aux sciences, etc), pareillement Descartes permet l’horizon d’une construction du sujet. Lequel
devient une aventure ; et comporte instantanément la révolte ; il est dans l’essence même du sujet de se révolter. Et donc Nietzsche est parfaitement l’expression véritable de
cette révolte et du cheminement d’un sujet en cours de construction. Le tout est que l’on ne sorte pas du discours, de la cohérence ; et Nietzsche ou Heidegger (qui peine comme un malheureux
à « énoncer ce qu’il doit énoncer ») ne sortent pas de la cohérence exigée.
Pour le sujet, la cohérence est vitale ; s’il cesse de vouloir (ce que nommément, argumentativement, il
veut), il n’est plus. Si il n’est plus le maitre de ce qu’il énonce, le monde s’en empare, les autres le lui volent, les objets l’absorbent, les désirs l’envahissent.
Il est en somme un rond-point qui doit être occupé, territorialement, et si ça n’est pas le sujet qui parle,
« on » le parlera. De même que les sciences ne pensent les déterminations, les causalités des sujets, de la biologie à la psychologie, que de ce point de vue qui se veut, à toute
force, extérieur. Sinon ça ne serait ni observable, ni a fortiori pensable. Tous nos énoncés se situent, même anti humanistes ou nihilistes, naturalistes ou déterministes, logicistes ou
empiristes dans le point de vue du sujet.