La totalité du monde est en cours de rationalisation ; mais comme cette rationalisation est écourtée, limitée, et ne parvient pas à dépasser son impensable, la raison est un pesant broyeur aveugle.

Cette raison est fondée telle quelle ; elle comprend ce qu’elle comprend et fonde son action sur cette compréhension.

On peut considérer que la capitalisme ou le libéralisme sont des effets de cette rationalisation ; de même que le communisme prenant le problème par l’autre bout ; l’Etat et la pure théorie ; L’individualité et l’échange pour le capitalisme ; dans les deux cas, la société de besoins/consommations et la technologie ; dans les deux cas la hiérarchisation absolue et le niveau impensable de décisions ; on ne sait pas pour quoi l’on décide ceci ou cela ; c’est laissé à une immédiateté impensée).

Le tout est de constater que le code, ou l’abstraction, c’est "ce qui organise" ; lorsque l’on ne peut pas organiser telle réalité en fonction de cette réalité même, (telle qu'elle est en la respectant) on l’écrase, l’annule ou l’anéantit. La plupart du temps elle n’est pas même prise en considération ; le flux organisationnel, qui est profondément stupide, ne parvient que très difficilement à interrompre ses catégories pour connaitre et comprendre.

De ce que le flux organisationnel réussit (selon ses propres objectifs) il en conclut qu’il est légitime et bien réel. En fait il est seulement plongé dans la facilité de ses effets ; il travaille mais en amont ; tout son effort est de concevoir mais selon ses finalités qu’il n’interroge même pas ; elles vont de soi.

Le procès impossible qui s’abat historiquement, consisterait à prononcer, énoncer, définir ces finalités ; ce qui impliquerait une refonte complète des productions, des consommations, de la représentation humaine en général et en particulier. Autant dire ; de démonter le monde humain et de le recomposer autrement ; parce que ce sont des réalités déjà là, déjà organisées, déjà explicitement formant la matière même des vies humaines ; tous les contenus historiques depuis 2 siècles.

 Réorienter les réalités ce serait réorienter les flux ; tout cela qui est-déjà organisé ; or ce qui est organisé définit « cela même qui est » ; on n’imagine absolument pas comment cela pourrait être autrement dans les faits ; même si on peut rêver de tout et n’importe quoi, la réalité pèse de toute son inertie.

Mais aussi l’esprit qui ne peut pas ordonner la réalité sans comprendre ce qu’il fait ; or la définition qu’il se donne de la réalité humaine s’opère selon l’universel fixe, abstrait et anciennement défini ; qui ouvrit la ressource collective de cogitation (les unités humaines pensaient-ensemble et se transmettaient cette organisation) à la multiplicité et la pluralité (chacun pense théoriquement séparément, en conséquence d quoi chacun dispose d’un vécu et d’une psychologie individuée). Chacun peut en cette ouverture théoriquement parler et décider et organiser à partir de soi, et non plus seulement selon l’ordre collectif symbolique ou selon la hiérarchie restreinte du groupe. Cette ouverture du milieu humain, qui se pense spontanément soi et entre-soi, cette ouverture aux distances de chacun envers tout et tous, de chaque organisation par rapport à toute autre, de chaque groupe vis-à-vis de tout autre, qui ne fusionnent plus) n’est pourtant pas en elle-même pensée ; mais laissée-là, bêtement.

Qu’il puisse arriver quelque chose, le moi psychologique n’y croit pas. Ou plutôt il y croit trop. De sorte qu’il investit une désillusion continuelle.

Que l’on puisse mesurer et approvisionner « ce qui se passe » et conséquemment « ce qui arrive », c’est précisément la loi philosophique qui nous l’enseigne.

Le moi psychologique, la personnalisation, cette fonction humaine dotée d’un vécu et d’opérabilités plurielle, qui est une grande invention du 20ème, sinon la plus seule, s’agite énormément. Mais son activité se tient dans et vers des objets ; même lorsqu’il entreprend de se perfectionner, ce seront des objets internes à son intentionnalité, à son attention. Il ne vient pas jusqu’à remodeler cette attention même. L’œil perçoit, mais ne se perçoit pas lui-même ; dans un miroir, c’est un objet qu’il observe, il est déjà replié par-delà son observé.

Or donc, la philosophie atteint « cela qui voit », l’acte lui-même et le nomme. Il est bien évident que c’est difficile ; c’est par des détours que l’on saisit cela-même qui saisit. Par une reconstruction opérative, et étrangement cette saisie de ce qui saisit, crée elle-même son être propre ; elle invente.

Elle invente quoi ?

Un réel. Une unité réelle. Qui ne tient que via les signes très serrés qui l’énoncent ; ça se montre (à soi-même) en le parlant, l’inscrivant via des signes. Un tableau ne montre pas un objet peint. Il fait-voir le regard qui compose le tableau ; et par conséquent en cause pas seulement de ce qui est re-présenté, illusoirement, mais montre les signes qui indique comment regarder (cette fois réellement puisque si ça n’est pas une pipe, ce sont, de fait, des signes bien réels). Or donc, ce que ça montre, ça n’est pas vraiment une pipe « interprétée » ; ou comment regarder tout court le monde, les objets, les paysages ; enfin si, ça donne à entendre quelque chose du monde, mais surtout ça existe en soi. Ça montre la variabilité de notre perception ; et que celle-ci existe en signes, comme on dit « en situation ». Elle se tient, la perception, dans l’interstice des signes ; encore faut-il que l’on y croit.

Si l’on ne prédispose pas à exister soi-même comme signes,(sons, couleurs, lignes, mots, fibrillations d’intentionnalités subtiles, légèretés indispensables, complétudes et incomplétudes des nuances), on n’en perçoit rien du tout ; on reste ce demeuré qui ne s’existe que d’objets, posés, là, dans le monde, et soi-même on n’est qu’un ensemble tuméfié inassouvi.  

Et si l’on répercute la perception à l’ensemble de ce que l’on est ; on ne parle plus seulement de cette capacité là, perceptive, des sens eux-mêmes qui se dévoilent une étendue, durée, esthétique ; mais de tout l’être en toutes ses variations possibles, on obtient un devenir de « ce que l’on est » si démultiplié que 14 000 vies n’y suffiraient pas.

C’est que l’on ne sert plus des mots pour désigner bêtement des objets (externes ou internes, dans la tromperie monstrueuse du moi psychologique qui croit qu’il existe) ou au mieux des choses (inquiétantes), mais il s’aperçoit que les mots font exister des papillons indéfinis qui survolent la moindre, non plus seulement perception, mais la plus petite intention, intentionnalité ; la plus infiniment vague pensée, image, imagination, émotion, toucher, nose, craquelure des apparitions, jusqu’à l’apparescence elle-même ; le mode d’être des apparitions elles-mêmes, de « ce qui vient au monde ».

Il est donc un moi psychologique.

Mais Hegel théorise l’Etat, et prolonge l’universalité (du concept) partout ; il en demeure néanmoins dans l’abstraction. De même notre droit, constitutionnel ou civil, bien que calfeutré dans tous les sens à cette fin, la laisse pourtant abstraite et qui ne parvient pas à statuer sur l’être du vrai citoyen, de la réelle individualité, de l’effectivement vivant relationnel ; il n’est pas de pensée rationnelle de l’entredeux ; entre l’abstraction de l’Etat et la réalité vivante du moi vécu.

La difficulté vient de ce que si l’on pense le statut, c’est spontanément selon l’universalité ; or la réalité est particulière ; entreprendre des médiations à l’intérieur de l’universel Etat est une très sensible difficulté. C’est pourtant ce que les démocraties sociales sont contraintes d’enchevêtrer sans parvenir à l’inscrire effectivement dans leur constitutionnalité même. N’est constitutionnel que le plus abstrait, et ce qui, bien que vrai et réel, ne suffit pas à installer toute l’individualité dans son ampleur. Le siècle entier fût en majeure partie les tentatives pour orchestrer, ordonner, organiser (puisque c’est d’un organisme dont il est question, vivant) le vécu humain, ou plus exactement la personnalisation dans cette humanisation gigantesque du monde. Droits et devoirs, mais aussi possibilités et conditions des sujets réels.

Or comme tous ces acquis ne sont pas gravés dans le marbre constitutionnel, sinon comme bricolages, colmatages, ils peuvent être remis en question … La préservation du statut individuel (au fondement des libertés mais aussi des possibilités organisationnelles du monde humain, ne peut pas s’effectuer sans progressisme ; sans basculer dans l’ordonnance même des statuts. Libertés autant qu’organisationnel parce que comment assurer une mise en forme complexe sans augmenter la disponibilité de chaque individualité ?

Ce qui se produisit, qui permît la concentration dans et sur l’individualité, le mass médiatique, fut également la perversion de l’image de soi ; au lieu d’être pensée, elle fut continuellement recomposée jusqu’au délire ; un afflux imaginaire qui retraite la totalité du monde humain constamment sans que celui-ci parvienne à une conscience de soi adéquate.

Comme nous sommes dans un monde humain réflexif ; cad fondé par ex sur l’Etat (qui confère à chacun un statut global de soi qui est entièrement médiatisé, qui ne parvient à sa réalité que si il se sait ; universellement, on ne peut pas assumer sa liberté sans se savoir libre et donc relier universellement aux autres), alors le devenir de chacun est activé par la compréhension de soi (et des autres et des circuits et des pouvoirs et des équilibres de pouvoirs, etc ; cad par une pensée de ce qui est tel que cela est humainement), par une compréhension et non par une imagination débridée, qui s’enfonce dans la fantasme, le fantôme de réalité.

Il est bien certain que l’élaboration humaine sait qu’elle ne peut plus se passer de l’élaboration personnalisante ; mais celle-ci ne peut pas se continuer sans se constituer sans un consensus compréhensif, intellectuel, intellectif ; elle ne saisira jamais sa réelle position imaginairement, ni encore moins « spontanément ». De fait c’est uniquement dans ces deux registres que l’on se réfère dès que l’on entend se définir ; selon une affectivité ou selon un idéal de soi. Ce qui n’a rien à voir du tout avec la structure, la forme universelle de sujet qui dépasse de loin toute individualité psychologique ou sociologique. Le psychologique, l’affectif ou l’imaginaire sont pour l’instant ce qui remplit le statut abstrait du citoyen sujet. Qui demande beaucoup plus et autrement que ce capharnaüm déversé.

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