Quiconque n’est pas dupe, sait bien que la satisfaction réelle ne tient pas du tout dans ce monde, ou dans n’importe quel autre, mais dans l’accentuation de l’esprit pour lui-même.

Dans la surface de l’être, cette surface vide, on installe le discours ; le savoir cohérent explicité qui à partir des mots tire des notions, des concepts ; dans la conceptualisation, le monde, en général, est pensé, et la pensée est entièrement découverte à sa propre vue.

A partir de ces noyaux endogènes de compréhension, tout le pensable est étalé ; sur la surface de l’être. Cela forme un monde en soi, idéal, conceptualisé, d’essences idéelles.

Or le monde n’est pas réductible à ces essences idéelles ; mais la pensée se devait d’élaborer son monde en soi, le monde-type, toute la pensabilité à partir de ces éléments très visibles accessibles à la réflexion (de « il y a le sec et l’humide » à « le temps est à cheval entre le passé et l'avenir »). Ainsi le monde d’un être vivant, existant dans un monde tel que perçu, aboutit à la pensée théorique d’un monde-type. Mais aussi d’un sujet type ; l’opérateur de cette pensée cohérente, tel qu’il se veut et tel qu’il connait l’idée de soi suffisante.

Commence ensuite la découverte du monde ; non plus du monde-type, mais du monde donné, là, réel. Toute la pensée antérieure a épuisé les possibles du langage, extrait, des mots, tous les concepts, et représenté adéquatement le sujet adapté à ce projet. L’ensemble de la représentation humaine de l’humain est intégralement développée et s’impose historiquement (comme culture, puis Etat, puis individualité). Cela s’effectue adéquatement de par le resserrement du concept ; les êtres humains s’entendent parce qu’ils admettent le discours comme fondement de l’essence de l’humain (hors la violence et hors les synthèses hâtives ; naturalistes ou religieuses ou communautaristes, etc).

Comme le discours est par définition, cohérent, on ne peut s’y soustraire ; il n’est pas de vie humaine hors de la compréhension. Ou alors une vie humaine moindre, amoindrie, répétitive et non cumulative. La raison, cette invention, est la possibilité de cumuler les savoirs parce que le savoir est défini éclairci, évidences, démonstrations et constatations ; toutes activités capables, puisqu’explicitées, de s’ajouter à toutes les éclaircies, démonstrations et évidences et monstrations qui viendront.

Dans un monde humain qui se répète, traditionnel, les accumulations sont impossibles ; on ne peut que les apprendre une fois pour toutes. Le même sens est à reproduire dans toutes les situations rencontrables ; mais la répétition commandite les situations elles-mêmes, et n’en retient que le sens équivalent.

Dans la cohérence, aucune situation n’est semblable. Et demande à être pensée, comme telle qu’elle est apparue, et au moyen du discours ; dans toutes ses cohérences ; minimal en fait, et dont on peut user comme des variables diverses et raisonnées. Nos savoirs, notre culture, notre droit ou nos esthétiques, s’utilisent comme autant de variations possibles qui nous permettent de discerner telle situation dans son approche même.

Ainsi chacun dispose théoriquement d’une approche effective, efficace, des réalités telles que là. On ne retrouve plus le sens, mais la spécificité. Et chacun de prendre en charge cette spécificité qui ne peut pas raisonnablement être recueillie dans un seul texte sacré, mais est de fait dispersée en tous les sens possibles ; ainsi la cohérence n’est pas la disparition du sens, mais sa multiplication. Reste en somme à réguler cette richesse sans la dilapider et sans qu’elle s’étouffe elle-même dans un monde humain chaotique. Puisque le principe fondateur est la compréhension (de ce que l’on dit, de ce que l’on montre, de ce que l’on décrit), et que l’opérateur réel de cette compréhension est l’individualité, on ne voit pas que l’on puisse réguler la richesse autrement que d’insister sur l’organisation interne de chaque sujet.

Pour ce sujet soit possible, il lui faut exister pour-lui-même ; rien ne s’organise qui ne se sait pas, qui ne se nomme pas en chef, et de pied en cap, dans sa propre action, activité, décision, organisation. Il faut donc penser.


La philosophie, comme toute la culture qui précède le 20 ème, a eu pour finalité d’imposer le centre d’intention généralissime du sujet. Ce qui manquait, c’était une personnalisation de chacun ; de sorte que chacun puisse s’exister comme vécu et que de ce vécu, envers et contre les symbolismes, les relations humaines réglées dans un échange et partage concentrés, de ce vécu puisse s’exprimer ou s’approcher le monde-même.

Ainsi chacun est devenu proche indéfiniment du monde, là, donné, sans interprétation surnuméraire, sans humanisation ; de cela l’ensemble des crises dites existentielles. Mais aussi l’appétit féroce de multiplicité qui s’en suivit. De même le tourment étrange, bizarroïde, insituable de ces personnalités ; qui ne voient pas qu’elles sont avant tout des personnalisations, cad des processus, et non pas des identités éternelles ou en soi. Le moi, qui est une libération de cette unité centrale pour elle-même et décentrée quant à la régulation collective du monde humain, devient ainsi le verrou même qui clôt le devenir sur un « état », un être-là.

L’universel, qui fût promu lui-même par la philosophie et toutes disciplines concurrentes, s’en tient pour sa part à son abstraction ; le droit, ou l’idéal culturel restent semblable à celui , rêvé, du 18éme et 19 ème. L’art est encensé, bien qu’il ait désiré cent fois rejoindre le vécu, il y parvint mais dans des formes nouvelles (cinéma, mass média, toutes espèces de cultures du 20ème ), et en signifiant de fait autre chose que l’unité idéale du Sujet tel qu’il fut désiré, attendu, conquis et imposé, mais abstraitement universel par artistes créateurs. Dans les nouveaux moyens d’expression, le moi se perçoit lui-même comme centre du monde ; qu’il en soit la gloire ou la déréliction manifestes. Cette unification permit de cataloguer l’ensemble possible des vécus ; de les imager (si il ne peut comprendre le concept, le moi saisit immédiatement l’image, puisqu’il la subit …) ; sans quoi, ces mois se seraient perdus dans des immédiatetés incommunicables, des masses du monde donné, des fétiches et des obsessions, des déperditions. Que l’on ait à communiquer une image de soi, soulage du poids.

Du poids natif.

Ainsi non seulement il conviendrait que l’universel ait à cesser de se limiter à l’abstraction de ces formes (Etat, droit, idéal symbolique du moi, culture idolâtrée, etc), mais aussi le moi, cette concrétion historique libératoire, sent bien qu’elle n’a pas vraiment abouti. Qu’elle blêmit encore dans l’irréel.

De se tenir d’une identité, c’est en somme libératoire ; on a tant attendu que chacun puisse vivre d’une personnalité ; privilège des puissants, mécènes par exemple, des seigneurs, des nantis ; théâtre nourrit par les cours et puis le public des villes, et enfin le cinéma, le public, tout court, le roi publique, le « qui s’adresse à tout le monde ». Dans le visible, enfin. Parce que pour chacun, il était nécessaire que l’on fixe les comportements, visiblement, par images et non pas via les mots ; les romans, la grande époque du roman était une élaboration pour classes averties, et finalement le roman populaire nous simplifia la vie ; il ne fallait pas que ce soit trop complexe, trop littéraire, mais imaginatif et illustré, comme une BD. Tout suit donc que point trop de complexité qui puisse embarrasser les foules ; le public élargi.

L’art parvint donc jusqu’à la démocratie ; donner à chacun une image, privilégiée néanmoins, accessible, peu littéraire, peu compliquée, mais vivante.

On a si bien imposé tous ces ensembles, que le monde c’est refermé sur eux, sur nous, sur tous, sur chacun ; on ne nous déloge plus de notre identité … Si l’on désire quelque chose, c’est notre idée obnubilée de soi qui nous attendra au bout de la rue, aux carrefours ; on aura beau voyager et rencontrer, et communiquer, et déverser des tonnes d’infos, ça ne sera jamais que notre moi-même. Supposé décrire le nœud de l’histoire. On s’en sert alors pour masquer que les statistiques créent les individualités, aussi et autant et parfois plus que de raison.

La problématique fait les choux gras des grands intellectuels ; ah ils n’ont rien d ‘autre à faire ; mépriser le peuple. Comme ça n’est pas ressemblant d’avec la vraie grande littérature tout cela !!

Lue par un très faible pourcentage de la population au 19 ème, par ex… ce qu’ils oublient de mentionner, regrettant par là la ségrégation des classes, et déglutissant péniblement la démocratie même … Bah au moins, par contre coup, ça leur permet de tenir un discours éclairant sur notre monde ; critique ; sauf que leur point de vue élitiste, enfin si l’on peut nommer élitisme leurs saugrenus a priori, tout en introduisant une lucidité, (mais pourquoi notre époque serait moins pire que les autres ?? ) lucidité qui manque la marche et s’empêtre à mordre du vent, de la poussière, du vertige, du passéisme. De sorte que leur ségrégation mentale s’utilise allégrement afin de solidement arrimer les classes dans leu auto position. C’est bien pour cela aussi que les marxistes n’ont jamais rien compris, au fond. Sauf Marx, qui, lui, inventa le bazar. (Ce qui est bien différent).

Faible littérature, mais imaginative ; ce ne sont plus des tableaux peints, mais c’est de la BD ; le cinéma est facile, mais il parle ; la boite à rythme annihile l’oreille, mais ça bouge les fesses ; etc.

Du négatif, on peut tout transposer en positif. Et le 20ème siècle est sauvé ; sauvé des oracles rétro passéistes fantasmés. Auparavant la culture ne concernait que quelques pourcents, et encore quelques uns, seulement, lisaient Rimbaud parmi ces quelques pourcents. Maintenant, notre culture, c’est devenu notre pain quotidien… et ça change tout. Littéralement.

Donc ça parle d’autre chose.

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