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instants philosophie

Les effondrements de civilisation et le Bord-sans-mondes

13 Juillet 2016, 09:28am

Publié par pascal doyelle

C’est très curieux d’observer un monde qui s’enchaine dans la répétition ; et au fur à mesure du même cycle toutes les compostions se durcissent et se caricaturent.

On a créé un monde en soi ; il fallut peut-être 30 ou 40 années. Un monde total, avec des automobiles pour tous, des machines à laver, et l’apogée fut sans doute l’accès internet ; à partir de là le monde était complet, complètement réalisé. Evidemment il déchaussait déjà avant le net (cad avant la micro médiatisation, qui fit suite à la mass médiatisation) ; l’ascendant et le descendant se sont croisés, mille et une fois, c’est juste une montée et une pente statistiques. C’est une spirale enroulée, jusqu’à son début de forme parfaite, fin années soixante. A partir de là il va commencer de se caricaturer ; il se caricature pour (se) survivre. Debord par exemple nous raconte ce mouvement, il le devine, le lit dans la réalité.

Un système de vie complet s’est donc élaboré et il conserve sa logique, qui se renforce, se contrefait, se falsifie, et se rend de plus en plus impraticable, non viable, ce qui ne l’empêche nullement et il poursuit par exemple un idéal de croissance indéfinie (qui est intenable et prise dans un système de rétribution hérité non adéquat ; tout se rétracte dans un faux monde humain), ou une hiérarchisation très pointue tournant à la caricature, dont les fameuses inégalités sont un des effets, ou une méritocratie 19émiste, figeant les caractères et rigidifiant le relationnel objectif, enrobé de la cool attitude, le relationnel subjectif, et puis de moins en moins amusant, amusé, le relationnel objectif tendant à dévorer le subjectif ; inégalités cela signifie hiérarchie extrême ; ça n’est pas qu’il est un affaiblissement du contrôle social, et pourtant nous ne sommes certes plus au 19éme, mais il est une profusion discontinue de toutes sortes de contrôles intériorisés, qui obsèdent les individus parce que chacun demeure singulièrement attaché à la « valeur ».

En bref si l’on pense à soi on va s’envisager comme un moi, comme une entité particulière qui se veut singulière, mais est en réalité composée de tas de morceaux, d’un ensemble d’images et non du miroir, et non pas comme sujet (qui lui est singulier mais d’une façon tout à fait autre, qui n’a rien à voir avec celle du moi, c’est le façonnage de ce sujet que les grecs, le christ, les monothéismes, Descartes et Kant et Nietzsche et évidemment Sartre ou Lacan recherchent et qu’ils configurent, c'est le surgissement de ce sujet impossible que créent l'esthétique, le poétique, qui se voulurent un temps sacrés, que rêvait la Révolution comme idéal, par le politique, que se dessinent au travers de mille éthiques individuées d'orientation et de désorientation, arrachées au corps effarant). La plus déroutante rupture c’est l’échec de Rimbaud ; qui a tout usé, jusqu’à la corde et ce en quelques années. Le rassemblement de tout son vécu et de toute l’historicité en quelques phrases.

Autrement dit si on ne parvient pas à retrouver le sens originel de toute l’historicité dont nous ne sommes les doubles, mais de plus en plus approfondis ou défoncés, c'est selon, on ne renouera pas avec l’architecture fondamentale. Le rapport fondamental, c’est celui qui est caché par toutes les révélations, illuminations, traversées (aussi bien collectives qu'individuelles ou individuées, selon les mois ou les sujets impossibles). Celui qui doit parvenir à se dénouer, les doubles usés à détourer son enveloppe (ici l’arc de conscience lancée vers le réel, cad le présent ; vers et par le présent comme origine de tout).

Qu’il y ait originellement une orientation absolue se signale de ceci ; ce qui, en 25 siècles, fut réalisé. Qu’il y ait eu massacres, exploitations, aliénations, et en même temps révélations, créations, déploiement mondial c’est un fait. L’idée sous-jacente, ici, est que d’une saisie originaire on a créé, forcément, quantité de doubles, et qu’au fur et à mesure les doubles se sont à la fois concrétisés et appesantis ; au point que l’originaire s’est fondu en un monde ; et le dit monde concrétisé est tellement réel et certain que c’est celui-là qui s’est étendu à toute la planète ; ça n’est pas pour rien ou par hasard ou par puissance seulement que le modèle est devenu-monde ; c’est parce que c’est celui-là qui est, qui est, doit-on précisé, de la réalité du monde donné, naturel, humain, individuel, selon les corps et les cervelles, le relationnel et le sociétal. En somme il y eut un réel qui fut activé et c’est ce réel qui s’est déployé. Il ne sert à rien de prétendre que cette civilisation est une parmi d’autres ; elle est la seule et l’unique ; la seule et unique parce que c’est une a-civilisation ; elle n’est pas liée à un territoire, un peuple, une culture, un système familial, un structuralisme ou un groupe. Cette a-civilisation (cad qui est le contraire d’un monde donné humain, qui est a-civilisation de « a » privatif, négateur, absent) est celle du monde-donné réel.

Il n’est donc pas d’autre monde ou réalisation du monde, que celle ayant effectivement eu lieu ; il faut ainsi considérer d’une part une structure rendue active (par abandon de tout formulation en monde particulier, un par un ; les mayas, les chinois, etc) et d’autre part ses effets (l’a-civilisation, qui est passée par les juifs, les grecs, toutes sortes de cultures méditerranéennes, les musulmans, le moyen-âge chrétien et la renaissance, et le protestantisme, et la révolution, etc).

Sans aucun doute la transformation (la sortie de tout monde donné particulier) aurait pu se dérouler en reniant la violence et l’exploitation … D’autant que c’est bien ce qui fut dit ; de la loi juive au christ, en passant par la pensée grecque ; et qui ne fut pas entendu, à peine écouté en réalité. Mais la structure énoncée, rendue intentionnelle, est, elle, constitutive. Application âtarde de la structure : ce dont nous sommes en ce sens absolument coupables en ceci que nous n’avons pas su user de la structure de conscience ; nous nous sommes fourvoyés en demeurant soumis à la ligne de mort. La ligne de mort étant la montée au paroxysme immédiat ; soit donc l’exploitation de l’autre ou sa mort. Aucune autre stratégie de résolution ne fut réellement mise en œuvre, excepté pour quelques nations au cours du 20éme ; et c’est encore la ligne de mort, de destruction, collectif ou individuel, qui prévaut ; elle nous parait, à vrai dire, le sens même du monde (tout ce qui est dans le monde disparait, s’anéantit, excepté le présent, qui seul existe ; le présent est la forme au-delà de toutes els disparitions). Le sens même du monde, si l’on considère que le monde est le seul réel (ou comme dit ici si l’on croit que le monde n’a pas de Bord, ce qui est absurde ; le monde a forcément un Bord. Si le monde a un Bord, il vaut mieux, à tout point de vue, se consacrer par le Bord, plutôt que de s’enfoncer dans le marasme.

La structure rendue active (autour de la méditerranée) a démultiplié les moyens (puisqu’il prend le monde antérieurement et permet de soulever toute détermination), mais bien que le véritable moyen (non violent, non destructeur) nous ait été prescrit, nous nous sommes soumis à la ligne de mort du monde donné là. Si on désire selon le monde, comme on ne sait pas du tout ce que « le monde » ça signifie, on tombera toujours sur telle ou telle partie de monde, des morceaux (il n’y a pas de tout du monde, pas plus qu’il n’est un moi, et quant au sujet qui existe il est impossible, constitutivement), parties que l’on prendra pour le monde même (ce qui est absurde).

Et pareillement si l’on se condamne soi, si l’on définit son « moi » par telle ou telle partie de monde, on se scindera soi-même d’une incompréhensible manière ; on sera selon l’objet du désir. Et alors impossible d’y échapper. De désirer on est l’objet. Et donc on n’apparait plus, on disparait ; ce qui est le but recherché au fond ; non pas s’anéantir, bien que cela puisse y aboutir, mais disparaitre comme « n’ayant jamais existé » ; disparaitre, ne plus se faire face puisque, de toute évidence, lorsque l’on se fait face on obtient l’impossibilité du sujet ; il apparait alors que maintenir la dite impossibilité est la voie ; il faut trouver la voie… comme elle n’est pas, il faut en déduire le re-pli, et déduire le re-pli c'est toute l'élaboration de la mystique ontologique de l'occidentalisation.

A contrario, se tenant sur le Bord du monde, on n’a pas d’autre monde que celui-ci (sans doute on a pu figurer cet équilibriste sur le Bord comme çi ou comme ça), mais se tenant sur le Bord et ne quittant pas le monde (pour aller où ? puisqu’il est très clair psychanalytiquement que ça y revient, quoi qu’on fasse et insaisissablement, au corps, rien qu’au corps, et comme de juste au drôle de corps, au corps étiré vers le point d’attirance, le point structurel), se tenant sur le Bord on anime la réalité et ses plages de déterminations diverses, mais, pointu, à partir de l’externe. On n’atteint les réalités du monde, non dans l'objectivité qui caractérise les objets (localisés) mais comme objectité qui pense notre-être comme cet-être et éjecté hors du monde, perché sur le Bord et au plus loin ; ce qui veut dire en ne les atteignant pas et en en assumant l’impossibilité, puisqu’autre chose que le monde pointe au travers ; de même que le moi imagine qu’il profite de ceci ou cela, mais aucune détermination n’est intégrée, c’est seulement un rêve de bonheur incorporé. Et en particulier un rêve perçu du dehors ; dans le regard généré extérieurement ; sous le regard des autres, certes, mais sous le regard-autre (ce que Lacan trace au plus prés, mais Sartre également, ils se suivent) ; d’être perçu extérieurement cela nous confère cet être que nous n’existons pas du tout.

L'objectité est la positon de notre-être sur le monde ; l'objectivité est l'objet détouré qui ne fait pas monde (puisque "le" monde n'existe pas, il n'est que des totalisations limitées et non une totalité intégrale, tout est sous une certaine dispersion ; le Un, l'exister, ne fait pas le Tout ; le Un est la forme des totalisations dispersées, les réalités existent par le présent qui seul existe).

L’esthétique, le poétique, la science pour sa part, etc, tentent de nous tenir, un minimum, depuis le début, tandis que pour sa part on parvenait philosophiquement jusqu’à la pointe de l’exister, sans passer outre, parce que outre, il n’y a rien. Et limite, extrémité du monde que l’on commence à peine, et que dans la réalité on ne parvient pas à tenir ; puisqu’au fond concrètement c’est selon le moi, le monde, les déterminations de monde échangés et la ligne de mort que nous appartenons au monde ; le monde étant par nature destiné à disparaitre, cette évidence est incrustée dans toute la manifestation, toute la réalité, excepté que la fine pointe ne peut pas supprimer qu’avant, qu’antérieurement, ontologiquement (cad chaque fois que l’on a conscience de n’importe quoi) le miroir n’est aucune image.

La concrétisation c’est la densité ; l’extensivité grecque (la pensée comme variation intentionnelle, mais surtout comme machines intentionnalisatrices que sont les systèmes qui augmentent considérablement les différenciations du donné là-monde, sur la base du mécanisme de l’arc de conscience) ; l’intensité christique (qui opère, littéralement le « là » du corps en un-seul , lequel assume et assure le point de vue externe de toute existence, forcément au-delà, et sépare les consciences une par une sous couvert de les ré-unir, médiés, en un-seul) ; l’objectité de Descartes et suivants (qui présente là au-devant à la fois l’étendue du monde mais aussi notre-être transformé en cet-être, que continueront Kant, Hegel, Husserl, jusqu’à Lacan), et enfin donc la densité ; la réalisation réelle d’un monde (humanisation puis sa réflexivité interne la personnalisation, entrainant une surconsommation de tout le donné), et densité qui est concrétisation non seulement au sens de matérialité, mais aussi au sens de matérialisation ; l’intentionnalisme se transforme en choses réelles, en déploiement de signes concrets, et particulièrement sur le corps, transbordement de l’intentionnalité en matière, exposition au-regard de tout le donné et de toute l’humanité (jugement dernier en somme), soumission et difficulté du regard lui-même (de l’Autre comme regard ; de l’éthique ou de la morale que cela implique jusqu’à l’objectivation sous l’autre de la science ou de l’Etat, en passant par l’enfer des autres ou les libérations, du mouvement ouvrier à la sexuation, du relationnel aux dégradations individuelles, du mass médiatique dévorateur aux micro médiations).

Heidegger disait que les juifs étaient sans-monde, il avait raison ; c’est pour cela qu’ils se détenaient du Un, tandis que Heidegger imaginait, dans l’effondrement de sa pensée, une sorte de super-monde, une révélation somnambulique, autrement dit un délire, une imagination prise dans l’imagination même, et non une imagination qui serait tenue du Bord ; parce que c’est toute la différence, la seule qui soit, réellement en tous cas ; de où anime-t-on le monde ?

Or pourtant on voit bien que Heidegger approchait du lieu, mais ce lieu n’est pas dans le langage, ni d’un territoire et encore moins d’une « race » ; c’est l’ensemble de toutes les positions de tous les systèmes et de toutes les pointes avancées ontologiques, et de toutes les éthiques et esthétiques et poétiques, et mystiques y compris (puisque la structure est à la racine), qui dessinent le diagramme de notre situation.

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